Jésus de Manhattan : le retour du Christ à notre époque.
Et si Jésus, le Messie, revenait ? Que se passerait-il ?
Dieu, la vie éternelle, l'amour de Dieu, l'homme-Dieu, religion et spiritualité.
Quelles seraient les réactions des religieux, de l'Église, des autres organisations religieuses ? Comment réagiraient les gens face aux interrogations sur la vie et la mort, la résurrection, l'au-delà ?
Jésus peut-il être un homme ordinaire ? Qu'en est-il de l'immaculée conception ? Quels sont ses rapports avec sa mère Marie ?
Le message de Jésus aurait-il changé ?

Jésus a-t-il des frères, des amis, une femme ?
Pourquoi le monde va-t-il mal, 2000 ans après la naissance de Jésus-Christ ?

Qu'en est-il de l'amour de Jésus pour l'humanité ?
Autant de questions et de réponses dans cette fiction contemporaine.

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JÉSUS DE MANHATTAN

Roman de Bernard Raquin



Chapitre 1

Si certaines personnes prétendent l'avoir vu naître à Montpelier, petite bourgade du nord-est des États-Unis, près de la frontière canadienne, d'autres l'affirment originaire de la ville de Syracuse, non loin de là. Peut-être pour le relier à l'antiquité, quand la ville de Syracuse, port sicilien sur la mer ionienne, connut son heure de gloire.

Ce qui est certain, c'est qu'il naquit dans la joie, puisque tout de suite après la Seconde Guerre mondiale. On imagine sans mal le bonheur de sa mère, juive d'origine alsacienne, devant la réalisation de ce présage. Elle avait en effet vu en songe qu'un enfant lui naîtrait, apportant au monde la paix et la fraternité.

Si je me décide à mon tour à prendre la plume pour parler de lui, c'est que je fus le seul à être, en quelque sorte, son ami d'enfance. je vais donc m'efforcer de restituer cet homme inégalable dans sa vérité, et surtout cette « présence » qui l'emporte sur toutes ses paroles.

Qu'on veuille bien par avance me pardonner les terribles omissions et les contradictions qui peuvent apparaître ici ou là : je n'ai pas cherché à écrire un roman, mais à faire partager un rare instant du monde.

Si je donne parfois l'impression de m'être réservé le beau rôle, j'espère que c'est involontaire. jésus nous aimait tous, chacun à sa manière.

Notre amitié ira plus loin que la vie, avait-il coutume de me répéter, quand nous nous croisions dans les rues enneigées de Syracuse.

je n'y prêtais guère d'attention. Je pensais qu'il voulait simplement exprimer à sa façon le vieil « à la vie, à la mort! » des adolescents que nous étions.

Son enfance, typiquement nord-américaine, fut on ne peut plus tranquille. Corn-flakes le matin, mash mallow, peanut butter au goûter, brunch et sundaes en famille le dimanche. Comme tout le monde, il fréquenta la high school, où il fut un élève sans problème, assimilant vite, mais peu motivé. Il étudiait beaucoup, mais rarement le programme. L'hiver, sur un petit lac gelé, nous aimions disputer de sévères parties de hockey : il restait dans sa chambre. Je me souviens d'une anecdote significative : notre gardien de but étant tombé malade, nous avions commis la folie de demander à Jésus de le remplacer! Ce fut la partie la plus honteuse de toute la côte est des États-Unis! Il n'arrêta pas un coup sur deux. Si le jeu n'avait été limité dans le temps, nous aurions perdu avec trois cents points !

Il pouvait en revanche rester des heures en bibliothèque devant un livre ouvert, les yeux vagues, à méditer sur un monde intérieur et secret. Pendant un bout de temps, cette habitude lui valut le surnom de « bouddha ». Mais ce sobriquet fut abandonné car Jésus, mince comme un hot-dog, n'évoquait pas la divinité repue.

La guerre du Viêt-nam? Il s'en soucia peu. Il n'était pas « politisé » au sens classique du mot. jamais on n'aurait imaginé qu'il deviendrait un tel homme! Homme! Ce mot me brûle la langue chaque fois que je l'applique à cet unique ami. 1 Quand Nixon (un président, dans les années 70) bombardait les digues du Viêt-nam du Nord, Jésus, lui, en était déjà à vouloir travailler sur les lames de fond qui traversent l'humanité. S'il pleurait, c'était autant sur les agresseurs que sur leurs victimes. Ce n'est que plus tard, bien plus tard, que j'ai compris que nos manifestations ne faisaient qu'agiter l'écume, quand l'horreur demeurait immuable.

En classe, il aimait à faire répéter cent fois les théories de Newton sur l'attraction terrestre, ou celles d'Einstein. Même assommé de formules physiques et mathématiques, il ne se rendait pas. Pour un peu, avec cette ironie profonde qu'il affectionnait, il eût prétendu que la terre était plate et que le soleil tournait autour!

L'affaire du Watergate l'avait laissé à peu près indifférent. Comme je tentais de le convaincre de participer à un sit-in, il me reprocha de ne fixer mon attention que sur des détails.
- L'essentiel est à inventer, John. Crois-tu que je dispose de tant de temps pour toucher du doigt le monde ?
Tu es bien énigmatique .
- Tu lis la surface des gens et crois comprendre la profondeur. Si tu découvres une colline dans ton cœur, tu t'écries « je connais le monde! » sans savoir que plus loin existent des montagnes et des vallées profondes, plus loin que l'humanité.

Je m'énervais :
- Mais je hais ce monde, Jésus! Je hais ces guerres, ces injustices, cette destruction!
- Hais ta haine, John ! Car tu auras un jour besoin de toute cette haine pour marcher à mes côtés. Il te faudra être prudent comme le serpent, insouciant comme l'oiseau.
Je refuse ce système et j'entends le détruire!
Il me regarda, sincèrement surpris :
- Tu ne veux pas comprendre. On dirait un vieux fou qui cherche à sauver ses meubles dans un incendie, au risque de sa vie! Pense plutôt à te sauver! Tous les objets et les idées auxquels tu t'attaches ne valent pas la peine et le chagrin que tu en tireras.

J'étais buté. Comment aurais-je pu deviner qu'il m'appelait déjà à un combat impitoyable ? Comment pouvais-je savoir que cette aventure exigerait que je devienne un autre ?

Peut-être est-ce par ce genre de phrases qu'on tenta plus tard de le perdre. Il ne connaissait pas la charge des mots. Ou plutôt, il employait les mêmes mots que tous, mais dans un sens surprenant, à la limite de la logique. Il poussait parfois, par boutade, le sens très loin. Bêtes grouillantes, menaçantes, ses mots faisaient mal ou au contraire emplissaient d'un bonheur étonnant. La phrase la plus banale pouvait mettre mal à l'aise.

Son père, Joseph, tenait un petit garage Ford à Syracuse. Brave homme, excellent mécanicien, il aurait pu devenir un important concessionnaire de la région, mais manquait d'ambition. C'était un géant roux d'origine irlandaise. Champion de base-ball dans sa jeunesse, il souffrait de voir Jésus si peu concerné par les activités de ses camarades : il craignait d'en faire un chômeur, un doux rêveur inadapté comme l'Amérique en produit tant. Aimable, mais fantasque, il pouvait se mettre dans des colères terribles et injurier « ces bons à rien de Washington » sans que cela aille très loin. Sa vie était sans histoires : réparations, séances de TV, parties de cartes. Le week-end, pour son plaisir, il enseignait aux jeunes recrues de la police des rudiments de mécanique. J'imagine qu'il aimait la présence de tous ces jeunes en uniformes, attentifs et passionnés. Pourquoi Jésus n'était-il pas comme eux? Joseph n'avait heureusement pas le pouvoir de lire l'avenir!

Sa mère, Maria, était une jolie brune à la voix douce, très simple. Il y avait pourtant quelque chose de douloureux dans ses yeux, qui démesurait son regard : souvenirs de la guerre, ou, plus encore, la conviction que Jésus irait vers une destinée unique. C'était un bon fils, élevé dans la religion israélite. Il fréquentait la synagogue, sans plus. Plus tard, Peter tenta - en vain - de le convaincre d'utiliser le lobby juif pour multiplier sa force. Les questions religieuses ne le passionnaient pas. Il avait des amis de toutes confessions, mais jugeait sans indulgence les diverses sectes qui se multipliaient : des gourous, hare krishna, Moon, qui fanatisaient des foules entières. Ils étaient, à ses yeux, pires que des usurpateurs : ils abaissaient leurs fidèles. Et chacun avait encore à l'esprit l'atroce massacre provoqué par la secte de Jim. Jones au Guyana. De tels excès étaient à ses yeux inévitables, dès lors qu'on acceptait de se soumettre à des individus sans foi.


Si je parle des sectes, c'est pour mieux situer la place de Jésus. L'Occident, une fois de plus, doutait, sans bien réaliser que la liberté y demeurait vivace. Le matérialisme et l'abondance surfaite détournaient de la société d'excellents éléments, qui se perdaient dans des croyances en impasse. Il n'existait aucun mouvement clandestin, très puissant, comme celui que nous devions fonder. Tout était critiqué : la pollution, les usines, les aéroports, les voitures, l'armée, la recherche spatiale, et, d'une façon générale, tout ce qui avait fait la richesse de l'Amérique. La confusion régnait. Certains se réfugiaient dans les religions les plus fantaisistes. On les considérait avec bienveillance. N'avaient-ils pas raison, devant la faillite morale de l'ancienne génération, de se tourner vers des biens immatériels ? La télévision montra un jour un reportage sur un camp mooniste. On y vivait à la spartiate : lever à cinq heures, chants à la gloire de Dieu et de Moon, pas une minute à soi, travail, prière, travail, chant... Certains adeptes avaient dû trouver le service taire éreintant !

Il y eut ensuite une publicité pour des petits-déjeuners vitaminés qui patronnaient l'émission, puis on interrogea le père d'un des moonistes. Le journaliste :
- Croyez-vous qu'on ait fait subir un lavage de cerveau à votre fils ?
- Non, je ne pense pas... je ne le reconnais pas. C'était tout un drame pour le réveiller le matin... Il paraît qu'il se lève à l'aube!
- Pensez-vous que seule la foi le guide ? Ou autre chose ?
- je ne sais pas... je n'ai jamais vraiment cru très fort en quoi que ce soit. Mais pour lui, ça vaut mieux que de moisir en prison, ou de se droguer dans une cave...

- Etiez-vous sévère avec lui ?
- Non. Il était très libre. Jamais derrière son dos. Pour le collège, même chose : je ne me méfiais jamais. je lui ai toujours fait confiance.
- Peut-être ressentait-il cela comme de l'indifférence?
- Possible. je n'y pensais pas, alors. J'avais mes soucis - Comment expliquez-vous sa conversion ?
- je ne l'explique pas. Vous savez, on connaît très mal ses enfants. Nous ne discutions pas souvent... Il avait la TV dans sa chambre.
- On dit qu'il va se marier avec une fille rencontrée là-bas. Ce sera un mariage collectif.
- Que voulez-vous ? S'il est heureux... Chacun choisit les chaînes qu'il aime.

Jésus, s'il suivait avec attention ce genre de reportages, était très irrité par l'exhibitionnisme et les fanfaronnades.
Joseph n'avait pas renoncé à voir en lui son successeur au garage. Il s'énervait Parfois et prenait Maria à partie :
Dès qu'il a dix-huit ans, soit il démonte des moteurs, soit il prend la porte! A son âge, il ne sait même pas conduire. Te rends-tu compte qu'il n'a jamais soulevé le capot d'une voiture ? je te parie qu'il ne sait même pas si le moteur des Ford est à l'avant ou à l'arrière.
Calme-toi, disait-elle d'une voix douce. Pense à ton cœur.

Elle avait peur de cette force immense, qui risquait un jour de faire mal, de détruire. Si le barrage craquait ? Si Joseph ne se contenait plus, et traînait Jésus à l'atelier ? Non, il fallait à aucun prix. Au fond de son cœur de mère et de femme, elle savait depuis toujours que son fils aîné ne serait jamais garagiste. Fallait-il qu'un fils suive la route de son père ? Non, c'étaient de vieilles idées.

Je n'ai pas envie de me calmer ! Tout ça, c'est de ta faute ! Toujours à le couver, à le laisser délirer...
C'est un poète, Joseph ! Je ne veux pas d'un mendiant chez moi! Allan, qui n'a que quinze ans, est déjà beaucoup plus doué. A peine rentré de l'école, il se précipite pour m'aider. Eh bien, il prendra ta succession, et nous nous reposerons. Dieu n'a pas voulu que tous les hommes retournent la terre et réparent les moteurs.

Joseph lui jeta un regard triste. Elle détourna la tête, les larmes aux yeux.
- Tu sais bien que je n'irai pas jusque-là...
- Comment peux-tu dire de telles sottises ? dit-elle, s'efforçant de mettre de la gaieté dans sa voix. Tu nous enterreras tous ! Ne crois pas tout ce que te disent les médecins...
- Je ne crois pas les médecins, mais mon coeur!

Il avait eu sa part de malchance sur terre, et s'était durement battu pour réussir. Il aurait voulu associer Jésus dès maintenant à la marche du garage pour aller taquiner la truite à la campagne.

Laisse faire la nature, tout s'arrangera. On n'obtient rien de bon en forçant les gens.
- C'est de ta faute répéta-t-il. Tu as toujours été trop faible avec lui. Les mères juives sont à genoux devant leurs fils, et voilà ce qui arrive - des incapables plongés dans les nuages, des intellectuels, des bureaucrates qui iront faire le joli cœur à Washington !
- Avoue que tu serais fier si ton fils était parmi eux ? Et Puis, c'est vrai... je l'aime plus que tout. veux-tu qu'il coule ton affaire en un an? Ne te gêne pas surtout, donne-lui ton garage!

Joseph, que sa colère rendait encore plus rouge que d'habitude. S'efforçant de se calmer, il respira  régulièrement, comme lui avait appris le docteur.

- Si je lui avais donné une éducation irlandaise, comme mes ancêtres...
Il se tut soudain, honteux avait accepté que Jésus fût juif et non catholique pour faire oublier à Maria les malheursde sa race... Comme si elle n'avait pas entendu, Maria posa la main sur son bras, large et musclé.
Nous vivrons heureux, longtemps. Crois-moi!

Au fond d'elle-même, la peur montait jour après jour, mais elle s'efforçait de ne pas y penser.
- Tu sais, reprit-il, je ne le pensais pas vraiment, ce que j'ai dit sur les mères juives. Tu dois avoir raison, après tout.
Elle sourit :
- Idiot! Que puis-je attendre d'un Irlandais aussi têtu qu'une pierre ?
Si Jésus, plus d'une fois, eut des mots durs pour sa mère, je sais qu'il l'aimait profondément, ainsi que son père.
Dans la cour du collège, pendant que nos camarades tapaient dans un ballon ou jouaient au base-ball., il nous arrivait d'échanger quelques mots. Je le sentais parfois sur le point de se confier, mais il se rétractait toujours. Il ne savait comment exprimer le monde qu'il portait. D'ailleurs, l'aurais-je compris ? Même plus tard, quand j'entr'aperçus l'infini qu'il m'ouvrait, le vertige me saisit. Changer à jamais le visage de l'éternité! Traquer la bête de haine au fond de la conscience! Montrer à tous la face bouleversante d'un autrui supérieur... Il y avait de quoi faire fuir le plus courageux.

Lorsque je quittai Syracuse pour entrer à l'Université, près de New York, cette phrase, qu'il avait coutume de prononcer me poursuivit longtemps :
- Il faut chercher l'être derrière ses paroles, et le monde au-delà du monde...

***

Le plus grand des hasards nous réunit l'année suivante sur le même campus. Il avait réussi à convaincre son père de le laisser étudier. Fou de joie, je me précipitai vers lui et lui serrai vigoureusement la main.
- C'est merveilleux! J'ai souvent pensé à toi. Tu es dans quel cours?
- Commerce. Mon père a été catégorique : c'était ça ou rien. Et encore : il voulait que je m'engage dans la marine!
- Cela te sera très utile. Tu connaîtras mieux les rouages du système.
- Ce « système » ! Tu y tiens! je ne comprends rien à ce qu'on me dit : management, cash-flow, marketing, stagflation, marge brute d'autofinancement, ratios financiers...

C'est pourtant passionnant! Moi-même, j'éprouve un grand plaisir à lire Fortune et Business Week.
- Peut-il se passionner pour une cause, celui qui n'en étudie que l'effet ?
- Ce qui veut dire?

- Nous pouvons être les meilleurs commerçants du monde, des économistes géniaux, des hommes d'affaires impitoyables, les guerriers les plus farouches, et notre monde peut s'éteindre quand même! Et pour les vraies raisons, car nous vivons une décadence impériale.

- Je vois que tu aimes toujours autant la polémique! Peut-on savoir ce que tu appelles les vraies raisons ?
- L'homme! Le désir de l'homme! A quoi sert-il à l'homme de connaître le fonctionnement de l'univers, s'il ne se connaît pas ? A quoi bon savoir ce qui se passe à l'autre bout de la terre, envoyer des sondes sur Vénus, et ignorer son cœur ? Veux-tu ressembler à ces momies creuses qui gouvernent les hommes ?

- Et... que se passe-t-il au fond de son coeur ? hasardai-je, étonné de sa naïveté.
- Aujourd'hui, chacun sent la mort. Nous pinaillons sur l'absolu, nous décortiquons les étoiles, nous ergotons sur la beauté, et la vie s'enfuit! Les bureaucrates ont inventé des règles si absurdes que personne ne peut les appliquer. Vois et observe ce qu'ils disent, mais ne les imite pas. Car ils disent, et ne font pas. Ils font toutes ces actions pour être regardés. Ils aiment dominer dans les banquets, ils aiment à être salués par la foule. Malheur à eux! Ils ressemblent à des cercueils blanchis : l'extérieur paraît beau, mais l'intérieur est plein de cadavres et de pourriture! Nous devons aller vers une beauté que nul ne songe à discuter!
- Mais...
- Notre société distille l'angoisse, la haine, la violence. Chaque jour, on dénombre les nouveaux crimes commis contre l'humanité! Et que faisons-nous? Nous nous recroquevillons dans des cercueils moraux, dans le carcan des préjugés. Notre horizon, c'est la cave où nous nous efforçons d'étrangler notre conscience. Et je veux, moi, annoncer la guerre et la haine! je veux la tempête et la crainte ! Car je dis : celui qui gouverne par la mort sera gouverné par la mort à jamais!

- Ah, Jésus, je t'adore! m'écriai-je. Tu ne changeras jamais. A peine retrouvé, tu cherches à me faire faire des cauchemars.

Malgré mon ton de plaisanterie, j'étais touché. Je ressentais, par sa seule présence, une folle fébrilité contenue...
- Que comptes-tu faire ? je veux dire : de concret ?
- J'ai besoin d'une année de réflexion. Le temps d'aujourd'hui n'est pas encore le mien.
- Excuse-moi de te dire ça, mais je trouve que tu n'as pas tellement les pieds sur terre. Il faudrait que tu songes à une profession, je ne sais pas, journaliste, avocat, euh... jamais je n'oublierai le regard qu'il me lança : il contenait une peine infinie. Il s'éloigna, sans rien ajouter. Comment aurais-je pu l'écouter, alors que même après l'avoir suivi, j'en fus incapable ?

Les semaines passèrent. Très pris par mes études, je n'avais que peu d'occasion de le rencontrer. De plus, je travaillais à la bibliothèque, devant payer une partie de mes cours. Chaque fois que nous nous croisions, nous échangions quelques phrases, mais il restait distant et froid, sans jamais évoquer ce qui lui tenait a cœur. Pokerface (Pokerface : visage fermé du joueur de poker..)

Il devint vite très populaire parmi les étudiants. Les filles adoraient son air doux et lointain. Joli garçon, bourré de charme, il restait inaccessible, n'accordant ses faveurs à aucune. Une légende circulait : on le disait fiancé à une jeune fille de Syracuse à qui il avait juré fidélité. Parfois, emportées par leur imagination, certaines ajoutaient dans un soupir que cette jeune fille était morte, et que jésus entretenait un grand chagrin. Elles ignoraient, dans leur candeur, qu'il était le fiancé revenant toujours...

Les garçons, quant à eux, aimaient son insolence, son immense culture, son esprit de repartie. Il piégeait toujours ses contradicteurs, et savait se battre pour des causes humaines : par exemple le cours d'études noires. Le feuilleton TV d'après le best-seller d'Alex Haley, Roots, avait suscité un grand enthousiasme pour le passé. Ça racontait l'histoire d'une famille noire américaine à travers plusieurs générations, du départ d'Afrique à l'esclavage. Un peu partout à travers les States, les gens s'étaient mis à s'intéresser à leurs origines, à leurs « racines ». Notre université n'avait toujours pas de programme d'études noires. On parlait de grèves.
- Droits égaux pour tous! scandaient les étudiants sous la fenêtre du directeur.

Des farfelus ajoutaient : « Non aux mathématiques blanches! Oui à la physique nègre! »
Le soleil brillait, et, comme toujours, nos cris étaient  de guitares, de troaccompagnésmpettes et d'harmonicas.
Le directeur ne semblant pas décidé à ouvrir ses fenêtres, nous décidâmes d'organiser une assemblée générale dans le grand amphi des sciences, qui servait aussi aux séances du ciné-club. Les orateurs se succédèrent dans l'anarchie la plus complète.

- Boycottons tous les cours d'histoire, proposa un Noir.
On approuva chaleureusement. Surtout ceux qui n'en Suivaient pas.
Il y eut des cris, des vociférations. On s'interpellait, dans une ambiance détendue.
- La fanfare! la fanfare! cria quelqu'un.

Un orchestre improvisé se mit à jouer « When the Saints » dans une véritable cacophonie. Un second Noir tenta de s'approcher du micro, fut repoussé par la vague humaine, finit par l'attraper. Il dut hurler pour imposer silence aux étudiants déchaînés.
- Empêchons le directeur de dormir! Faisons du bruit jusqu'à ce qu'il cède!
- Ce serait inhumain! cria un autre. L'orchestre joue totalement faux !

Il y eut un tonnerre d'applaudissements mélomanes. Du fond de la salle, je vis Jésus se rapprocher de l'estrade. On le laissa passer facilement, car ce qu'il disait étonnait souvent. je me haussai sur la pointe des pieds pour mieux voir.
Il s'empara du micro, attendit que le silence fût complet, et déclara de son petit air modeste :
- Rendons le sommeil à celui qui dort, et aux Noirs ce qui est aux Noirs.

Le mot plut. On y vit une allusion insolente aux nantis et à tous les gens en place, qui dormaient leur vie. Jésus avait ce don de dire dans l'instant une chose éternelle. Son nom courut sur toutes les lèvres. Trois belles négresses se ruèrent sur lui pour l'embrasser. Je tentai, mais en vain, de m'approcher de lui!

Des professeurs, un Blanc et un Noir, proposèrent d'organiser des cours de plein air durant les temps libres. Ils furent acclamés, mais leur geste se révéla inutile : le lendemain matin, le secrétariat annonça la création d'un cours de civilisation noire pour le prochain semestre. A peine un dixième de ceux qui hurlaient la veille s'inscrivirent : cela comptait peu pour l'obtention du diplôme.
Dès lors, Jésus bénéficia d'une considération accrue. On lui attribua tout le mérite de cette réforme obtenue sans violence.

Ce genre de réactions, si elles excitèrent la jalousie, lui valurent aussi de solides amitiés. C'était là, je crois, sa très profonde force : savoir se faire aimer pour lui-même. On ne songeait pas à lui demander des explications. Sa présence faisait la différence. Même plus tard, quand nous touchâmes le fond de la haine, son ultime et terrible don nous maintint vivants : la fidélité.

Tout aurait pu continuer ainsi trois ou quatre ans, le temps qu'il obtienne son masters degree et s'en aille, comme tout le monde, chercher un job. Mais les choses ne se passent pas ainsi dans la vie.

Vers la fin du printemps, alors que nous étions absorbés par nos livres, il traversa une grave crise morale. Moins doué que lui, j'avais à fournir de gros efforts pour parvenir à un résultat correct. Je m'efforçais néanmoins de rester disponible. Peut-être pour me faire pardonner mon incompréhension du début...

Nous venions de déjeuner ensemble au libre service de l'université, et étions mollement allongés dans l'herbe, amorphes. Jamais le campus n'avait été aussi beau qu'en cette période de l'année. Le soleil avait tout conquis, et, entre deux plongées dans les livres, nous goûtions un délassement rare. Les arbres étaient en fleurs, l'herbe vert tendre. Nous étions plongés dans une discussion décousue sur les vacances prochaines et la nostalgie que nous en éprouvions par avance, quand un étudiant juif, assez extrémiste, demanda à Jésus s'il comptait aller visiter un kibboutz « comme l'exigeait son sang ».

Il y eut un instant de silence. Près de nous, on tendit l'oreille. Qu'allait faire Jésus, qui méprisait ouvertement les religions « obstacles entre l'homme et Dieu ». Se taire? Éluder la question ? E une longue discussion stérile ?
Sa réponse claqua comme un coup de fouet :
- Et pourquoi pas dans un bordel ?

Le Juif rougit, balbutia des injures, et ses amis en furent mortifiés. J'avoue avoir moi-même eu honte pour Jésus. De quel droit insultait-il une religion, la sienne, en comparant une maison d'espoir à une maison close ?

Sans lui laisser le temps de s'expliquer, on le prit à partie. Il s'ensuivit une de ces polémiques hargneuses dont nul ne sort vainqueur. Au bout de deux minutes, on se jetait le Talmud à la tète, la Bible, la Constitution américaine, la Déclaration des droits de l'homme, et jusqu'au Capital de Marx. Chacun resta sur ses positions, révolté et aigri. Même les amis de Jésus prirent sa défense à contrecoeur, arguant que les kibboutz représentaient à peine 3 % de l'économie israélienne. Pour la première fois peut-être, il s'était fait des ennemis irréductibles.

- Mais enfin, dis-je quand nous fûmes seuls, qu'est-ce qui t'a pris ? On aurait dit que tu voulais le blesser.
Tout d'abord, Jésus garda le silence. S'était-il mal exprimé ? Avait-il été emporté par la hardiesse de ses images ?
- Ceci est grotesque. Va-t-on reconstruire le monde en vase clos ? C'est exactement ce que j'ai dit : va-t-on chercher l'amour dans un bordel ? Non, qu'il ne cherche pas l'espoir, celui qui se rassure dans l'illusion. Et même si l'on fondait, en plein désert, une communauté parfaite, composée d'hommes et de femmes exceptionnels comme le sont souvent les kibboutz, qu'aurait-on prouvé ? Qu'il est impossible de vivre ainsi. Je cherche l'homme sans qualités, l'anonyme que la foule masque.

- Je ne suis pas de ton avis. On peut commencer par une cellule, qui expérimente. Puis la masse s'en charge, car seule la masse change le monde.
- Et moi le ne suis pas venu pour la masse, mais pour celui que la masse rejette! Que m'importent tous ces fils de famille, cultivés, bien nourris !

- Je crois savoir ce que cet étudiant cherchait. Tu sais qu'il est le chef du gouvernement ( Aux Etats-Unis, les étudiants des universités et des collèges s'autogouvernent en élisant un « gouvernement », sorte de syndicat de cogestion.) de l'université? Il craint que tu ne lui prennes sa place l'an prochain : tu es très populaire. Il a sans doute voulu te desservir auprès des étudiants juifs .

Il haussa les épaules. Il était bien loin de ce petit vers je continuai :
- C'est bizarre, mais quelque chose m'échappe en toi. j ai parfois l'impression que tu te prends trop au sérieux.
- Ton amitié est sérieuse, John.
- J'ai mes soucis, tu sais. Les examens approchent...
Alors, c'est qu'il n'est pas encore temps pour les amis.

Un jour, je demanderai à certains de se joindre à moi. Le feront-ils ? Je l'ignore. Mais si le moment est venu...
Malgré moi, je restais inquiet. Les hommes qui ne s'intéressent  aux idées sont souvqu'ent rongés par l'ambition. Hitler vivait en continence. Cette idée me parut si saugrenue .que j'éclatais de rire. Hitler, comparé à Jésus! Je déraillais.
Tu me trouves romantique ? demanda-t-il.

- Un peu, je l'avoue. Je crois que cela prend des proportions effrayantes chez toi. Pardonne ma franchise. Sans doute, pour changer le monde, faut-il une dose de folie ? Des millions d'hommes en sont morts. Maintiens ta folie dans des digues ! Ecris des poèmes, fais du théâtre, des tableaux, deviens cinéaste, que sais-je ?
Il sourit.
- Oui, je me vois très bien en Buster Keaton, Woody Allen...

Il redevient sérieux :
- Je ne suis pas venu pour changer le monde, et ce n'est pas pour le monde que je prierai... Je suis venu apporter le sang et le fer, là où règnent le sang et le fer! je suis le désordre des pierres et j'apporte le désordre là où règne le calme! Je suis venu déclencher des tempêtes, dresser le père contre le fils, la fille contre la mère. je suis venu semer la désunion dans les foyers. Un jour, mes amis partiront sur les autoroutes, les sentiers, les pistes . de brousse, pour apporter une nouvelle inouïe. On les chassera, ils seront poursuivis par les chiens, qu'importe ! Celui qui aimera son père et sa mère plus que moi ne sera pas digne de moi! Celui qui voudra sauver sa vie la perdra. Et celui qui l'aura perdue à cause de moi la retrouvera. Celui qui donne un verre d'eau en mon nom sera reçu par  les miens.

Je rêvais. Sur le campus de cette petite université de la banlieue de New York, j'imaginais déjà Jésus aussi populaire que l'avait été Kennedy. A condition de rester raisonnable, il saurait remuer les foules! C'est de lui que l'Amérique avait besoin. Je serai son attaché de presse, son secrétaire, son conseiller. Le nouveau Kissinger! je rêvais, et ne voulais pas comprendre.

Par la suite, sa méditation l'occupa tant qu'il renonça à suivre ses cours. Il passait ses journées assis sur la colline qui surplombait le campus, admirant le paysage. Par temps très clair, il voyait peut-être New York à vingt kilomètres, et songeait aux moyens de la conquérir. Ses yeux se plissaient, ses poings se crispaient, et il murmurait :
- Malheur à toi, New York! Un jour, il ne restera pas une pierre l'une sur l'autre!

Le hasard voulut qu'une fille, espérant lui parler depuis longtemps, l'entendit. Se souvenant de l'incident à propos des kibboutz, elle demanda :
- Comment t'y prendras-tu, Jésus? Quelle belle ville! Songe à tous ces monuments uniques, ces larges avenues... c'est le symbole de l'Amérique!

Il se tourna alors vers elle, rouge de colère.
- En vérité, un jour je détruirai l'Empire State Building et je le reconstruirai en trois jours! Que fais-tu ici ? je voulais te voir...
- Eh bien, tu m'as vu! Et pourtant, tu ne me vois pas!
Vexée, elle alla raconter partout la nouvelle extravagance de Jésus.

Les universités américaines, on le sait, sont presque toujours payantes. Elles sont tenues d'être rentables, et donc de fournir des diplômés de qualité afin d'attirer sans cesse plus d'élèves par leur réputation. Il ne peut être question de tolérer l'absentéisme, source de désorganisation et de mauvais esprit.

Jésus ne tarda pas a être renvoyé.

Je fus le premier à l'apprendre de la bouche même du directeur. Je me précipitai dans sa chambre
- Tu es vidé!
Quelle tête tu fais, mon pauvre John! On dirait que c'est toi qui dois partir.
- Si je peux t'aider...
- Non. Je te remercie. je vais retourner quelque temps à Syracuse. Quelques amis m'attendent. Une chose encore : ne préviens personne, je veux m'en aller en secret.
- Jespérais au contraire...
- Faire jouer la fanfare des adieux? Pas question. Un jour, je reviendrai, sans fanfare. Tu verras alors de grandes choses!

Il détourna la tête : ses yeux brillaient. Je me forçai à sourire et bouclai sa minuscule valise.
- Remercie tout le monde, vieux.
- Fais-moi signe, à l'occasion.

Quelques minutes après, il traversa le hall de l'université, un atroce hall en faux marbre. Je le vois encore, tout petit sur le carrelage froid, la barbe en désordre sous ce bizarre tableau abstrait...
Mon cœur se serra : je n'avais rien fait pour lui. Sans métier, sans ami sincère, qu'allait-il devenir? Je retournai dans ma chambre et me jetai sur le fit en pleurant.

Je ne devais plus le revoir durant de longues années.

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