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Jésus
de Manhattan : le retour du Christ à notre époque.
Et si Jésus, le Messie, revenait ? Que se passerait-il ?
Dieu, la vie éternelle, l'amour de Dieu, l'homme-Dieu, religion
et spiritualité.
Quelles seraient les réactions des
religieux, de l'Église, des autres organisations religieuses ?
Comment
réagiraient les gens face aux interrogations sur la vie et la
mort, la résurrection, l'au-delà ?
Jésus peut-il
être un homme ordinaire ? Qu'en est-il de l'immaculée
conception ? Quels sont ses rapports avec sa mère Marie ?
Le message de Jésus aurait-il changé ?
Jésus
a-t-il des frères, des amis, une femme ?
Pourquoi le monde va-t-il mal, 2000 ans après la naissance de
Jésus-Christ ?
Qu'en
est-il de l'amour de Jésus pour l'humanité ?
Autant de questions et de
réponses dans cette fiction
contemporaine.
JÉSUS DE MANHATTAN
Roman de Bernard Raquin
Chapitre
1
Si certaines personnes
prétendent
l'avoir vu naître à Montpelier, petite bourgade du
nord-est
des États-Unis, près de la frontière canadienne,
d'autres
l'affirment originaire de la ville de Syracuse, non loin de là.
Peut-être
pour le relier à l'antiquité, quand la ville de Syracuse,
port
sicilien sur la mer ionienne, connut son heure de gloire.
Ce qui est certain, c'est qu'il naquit dans la joie, puisque tout de
suite
après la Seconde Guerre mondiale. On imagine sans mal le bonheur
de
sa mère, juive d'origine alsacienne, devant la
réalisation
de ce présage. Elle avait en effet vu en songe qu'un enfant lui
naîtrait, apportant au monde la paix et la fraternité.
Si je me décide à mon tour à prendre la plume pour
parler
de lui, c'est que je fus le seul à être, en quelque sorte,
son
ami d'enfance. je vais donc m'efforcer de restituer cet homme
inégalable
dans sa vérité, et surtout cette « présence
»
qui l'emporte sur toutes ses paroles.
Qu'on veuille bien par avance me pardonner les terribles omissions et
les
contradictions qui peuvent apparaître ici ou là : je n'ai
pas
cherché à écrire un roman, mais à faire
partager
un rare instant du monde.
Si je donne parfois l'impression de m'être réservé
le
beau rôle, j'espère que c'est involontaire. jésus
nous
aimait tous, chacun à sa manière.
Notre amitié ira plus loin que la vie, avait-il coutume de me
répéter,
quand nous nous croisions dans les rues enneigées de Syracuse.
je n'y prêtais guère d'attention. Je pensais qu'il voulait
simplement
exprimer à sa façon le vieil « à la vie,
à
la mort! » des adolescents que nous étions.
Son enfance, typiquement nord-américaine, fut on ne peut plus
tranquille.
Corn-flakes le matin, mash mallow, peanut butter au goûter,
brunch
et sundaes en famille le dimanche. Comme tout le monde, il
fréquenta
la high school, où il fut un élève sans
problème,
assimilant vite, mais peu motivé. Il étudiait beaucoup,
mais
rarement le programme. L'hiver, sur un petit lac gelé, nous
aimions
disputer de sévères parties de hockey : il restait dans
sa
chambre. Je me souviens d'une anecdote significative : notre gardien de
but étant tombé malade, nous avions commis la folie de
demander
à Jésus de le remplacer! Ce fut la partie la plus
honteuse
de toute la côte est des États-Unis! Il n'arrêta pas
un coup sur deux. Si le jeu n'avait été limité
dans le temps,
nous aurions perdu avec trois cents points !
Il pouvait en revanche rester des heures en bibliothèque devant
un
livre ouvert, les yeux vagues, à méditer sur un monde
intérieur
et secret. Pendant un bout de temps, cette habitude lui valut le surnom
de
« bouddha ». Mais ce sobriquet fut abandonné car
Jésus, mince comme un hot-dog, n'évoquait pas la
divinité repue.
La guerre du Viêt-nam? Il s'en soucia peu. Il n'était pas
«
politisé » au sens classique du mot. jamais on n'aurait
imaginé
qu'il deviendrait un tel homme! Homme! Ce mot me brûle la langue
chaque
fois que je l'applique à cet unique ami. 1 Quand Nixon (un
président,
dans les années 70) bombardait les digues du Viêt-nam du
Nord,
Jésus, lui, en était déjà à vouloir
travailler
sur les lames de fond qui traversent l'humanité. S'il pleurait,
c'était
autant sur les agresseurs que sur leurs victimes. Ce n'est que plus
tard,
bien plus tard, que j'ai compris que nos manifestations ne faisaient
qu'agiter
l'écume, quand l'horreur demeurait immuable.
En classe, il aimait à faire répéter cent fois les
théories de Newton sur l'attraction terrestre, ou celles
d'Einstein.
Même assommé de formules physiques et
mathématiques,
il ne se rendait pas. Pour un peu, avec cette ironie profonde qu'il
affectionnait,
il eût prétendu que la terre était plate et que le
soleil tournait autour!
L'affaire du Watergate l'avait laissé à peu près
indifférent.
Comme je tentais de le convaincre de participer à un sit-in, il
me
reprocha de ne fixer mon attention que sur des détails.
- L'essentiel est à inventer, John. Crois-tu que je dispose de
tant
de temps pour toucher du doigt le monde ?
Tu es bien énigmatique .
- Tu lis la surface des gens et crois comprendre la profondeur. Si tu
découvres
une colline dans ton cœur, tu t'écries « je connais le
monde!
» sans savoir que plus loin existent des montagnes et des
vallées
profondes, plus loin que l'humanité.
Je m'énervais :
- Mais je hais ce monde, Jésus! Je hais ces guerres, ces
injustices,
cette destruction!
- Hais ta haine, John ! Car tu auras un jour besoin de toute cette
haine
pour marcher à mes côtés. Il te faudra être
prudent
comme le serpent, insouciant comme l'oiseau.
Je refuse ce système et j'entends le détruire!
Il me regarda, sincèrement surpris :
- Tu ne veux pas comprendre. On dirait un vieux fou qui cherche
à
sauver ses meubles dans un incendie, au risque de sa vie! Pense
plutôt
à te sauver! Tous les objets et les idées auxquels tu
t'attaches
ne valent pas la peine et le chagrin que tu en tireras.
J'étais buté. Comment aurais-je pu deviner qu'il
m'appelait
déjà à un combat impitoyable ? Comment pouvais-je
savoir que cette aventure exigerait que je devienne un autre ?
Peut-être est-ce par ce genre de phrases qu'on tenta plus tard de
le perdre. Il ne connaissait pas la charge des mots. Ou plutôt,
il
employait les mêmes mots que tous, mais dans un sens surprenant,
à
la limite de la logique. Il poussait parfois, par boutade, le sens
très
loin. Bêtes grouillantes, menaçantes, ses mots faisaient
mal
ou au contraire emplissaient d'un bonheur étonnant. La phrase la
plus
banale pouvait mettre mal à l'aise.
Son père, Joseph, tenait un petit garage Ford à Syracuse.
Brave
homme, excellent mécanicien, il aurait pu devenir un important
concessionnaire
de la région, mais manquait d'ambition. C'était un
géant
roux d'origine irlandaise. Champion de base-ball dans sa jeunesse, il
souffrait
de voir Jésus si peu concerné par les activités de
ses camarades : il craignait d'en faire un chômeur, un doux
rêveur
inadapté comme l'Amérique en produit tant. Aimable, mais
fantasque,
il pouvait se mettre dans des colères terribles et injurier
«
ces bons à rien de Washington » sans que cela aille
très
loin. Sa vie était sans histoires : réparations,
séances
de TV, parties de cartes. Le week-end, pour son plaisir, il enseignait
aux
jeunes recrues de la police des rudiments de mécanique.
J'imagine
qu'il aimait la présence de tous ces jeunes en uniformes,
attentifs
et passionnés. Pourquoi Jésus n'était-il pas comme
eux?
Joseph n'avait heureusement pas le pouvoir de lire l'avenir!
Sa mère, Maria, était une jolie brune à la voix
douce,
très simple. Il y avait pourtant quelque chose de douloureux
dans ses
yeux, qui démesurait son regard : souvenirs de la guerre, ou,
plus
encore, la conviction que Jésus irait vers une destinée
unique.
C'était un bon fils, élevé dans la religion
israélite.
Il fréquentait la synagogue, sans plus. Plus tard, Peter tenta -
en
vain - de le convaincre d'utiliser le lobby juif pour multiplier sa
force.
Les questions religieuses ne le passionnaient pas. Il avait des amis de
toutes
confessions, mais jugeait sans indulgence les diverses sectes qui se
multipliaient
: des gourous, hare krishna, Moon, qui fanatisaient des foules
entières.
Ils étaient, à ses yeux, pires que des usurpateurs : ils
abaissaient
leurs fidèles. Et chacun avait encore à l'esprit l'atroce
massacre
provoqué par la secte de Jim. Jones au Guyana. De tels
excès
étaient à ses yeux inévitables, dès lors
qu'on
acceptait de se soumettre à des individus sans foi.
Si je parle des sectes, c'est pour mieux situer la place de
Jésus.
L'Occident, une fois de plus, doutait, sans bien réaliser que la
liberté
y demeurait vivace. Le matérialisme et l'abondance surfaite
détournaient
de la société d'excellents éléments, qui se
perdaient
dans des croyances en impasse. Il n'existait aucun mouvement
clandestin,
très puissant, comme celui que nous devions fonder. Tout
était
critiqué : la pollution, les usines, les aéroports, les
voitures,
l'armée, la recherche spatiale, et, d'une façon
générale,
tout ce qui avait fait la richesse de l'Amérique. La confusion
régnait.
Certains se réfugiaient dans les religions les plus
fantaisistes.
On les considérait avec bienveillance. N'avaient-ils pas raison,
devant la faillite morale de l'ancienne génération, de se
tourner
vers des biens immatériels ? La télévision montra
un
jour un reportage sur un camp mooniste. On y vivait à la
spartiate
: lever à cinq heures, chants à la gloire de Dieu et de
Moon,
pas une minute à soi, travail, prière, travail, chant...
Certains
adeptes avaient dû trouver le service taire éreintant !
Il y eut ensuite une publicité pour des petits-déjeuners
vitaminés
qui patronnaient l'émission, puis on interrogea le père
d'un
des moonistes. Le journaliste :
- Croyez-vous qu'on ait fait subir un lavage de cerveau à votre
fils
?
- Non, je ne pense pas... je ne le reconnais pas. C'était tout
un
drame pour le réveiller le matin... Il paraît qu'il se
lève
à l'aube!
- Pensez-vous que seule la foi le guide ? Ou autre chose ?
- je ne sais pas... je n'ai jamais vraiment cru très fort en
quoi
que ce soit. Mais pour lui, ça vaut mieux que de moisir en
prison,
ou de se droguer dans une cave...
- Etiez-vous sévère avec lui ?
- Non. Il était très libre. Jamais derrière son
dos.
Pour le collège, même chose : je ne me méfiais
jamais.
je lui ai toujours fait confiance.
- Peut-être ressentait-il cela comme de l'indifférence?
- Possible. je n'y pensais pas, alors. J'avais mes soucis - Comment
expliquez-vous
sa conversion ?
- je ne l'explique pas. Vous savez, on connaît très mal
ses
enfants. Nous ne discutions pas souvent... Il avait la TV dans sa
chambre.
- On dit qu'il va se marier avec une fille rencontrée
là-bas.
Ce sera un mariage collectif.
- Que voulez-vous ? S'il est heureux... Chacun choisit les
chaînes
qu'il aime.
Jésus, s'il suivait avec attention ce genre de reportages,
était
très irrité par l'exhibitionnisme et les fanfaronnades.
Joseph n'avait pas renoncé à voir en lui son successeur
au
garage. Il s'énervait Parfois et prenait Maria à partie :
Dès qu'il a dix-huit ans, soit il démonte des moteurs,
soit
il prend la porte! A son âge, il ne sait même pas conduire.
Te
rends-tu compte qu'il n'a jamais soulevé le capot d'une voiture
?
je te parie qu'il ne sait même pas si le moteur des Ford est
à l'avant ou à l'arrière.
Calme-toi, disait-elle d'une voix douce. Pense à ton cœur.
Elle avait peur de cette force immense, qui risquait un jour de faire
mal,
de détruire. Si le barrage craquait ? Si Joseph ne se contenait
plus,
et traînait Jésus à l'atelier ? Non, il fallait
à
aucun prix. Au fond de son cœur de mère et de femme, elle savait
depuis
toujours que son fils aîné ne serait jamais garagiste.
Fallait-il
qu'un fils suive la route de son père ? Non, c'étaient de
vieilles
idées.
Je n'ai pas envie de me calmer ! Tout ça, c'est de ta faute !
Toujours
à le couver, à le laisser délirer...
C'est un poète, Joseph ! Je ne veux pas d'un mendiant chez moi!
Allan,
qui n'a que quinze ans, est déjà beaucoup plus
doué.
A peine rentré de l'école, il se précipite pour
m'aider.
Eh bien, il prendra ta succession, et nous nous reposerons. Dieu n'a
pas voulu
que tous les hommes retournent la terre et réparent les moteurs.
Joseph lui jeta un regard triste. Elle détourna la tête,
les
larmes aux yeux.
- Tu sais bien que je n'irai pas jusque-là...
- Comment peux-tu dire de telles sottises ? dit-elle,
s'efforçant
de mettre de la gaieté dans sa voix. Tu nous enterreras tous !
Ne
crois pas tout ce que te disent les médecins...
- Je ne crois pas les médecins, mais mon coeur!
Il avait eu sa part de malchance sur terre, et s'était durement
battu
pour réussir. Il aurait voulu associer Jésus dès
maintenant
à la marche du garage pour aller taquiner la truite à la
campagne.
Laisse faire la nature, tout s'arrangera. On n'obtient rien de bon en
forçant
les gens.
- C'est de ta faute répéta-t-il. Tu as toujours
été
trop faible avec lui. Les mères juives sont à genoux
devant
leurs fils, et voilà ce qui arrive - des incapables
plongés
dans les nuages, des intellectuels, des bureaucrates qui iront faire le
joli
cœur à Washington !
- Avoue que tu serais fier si ton fils était parmi eux ? Et
Puis,
c'est vrai... je l'aime plus que tout. veux-tu qu'il coule ton affaire
en
un an? Ne te gêne pas surtout, donne-lui ton garage!
Joseph, que sa colère rendait encore plus rouge que d'habitude.
S'efforçant
de se calmer, il respira régulièrement, comme lui
avait
appris le docteur.
- Si je lui avais donné une éducation irlandaise, comme
mes
ancêtres...
Il se tut soudain, honteux avait accepté que Jésus
fût
juif et non catholique pour faire oublier à Maria les malheursde
sa
race... Comme si elle n'avait pas entendu, Maria posa la main sur son
bras,
large et musclé.
Nous vivrons heureux, longtemps. Crois-moi!
Au fond d'elle-même, la peur montait jour après jour, mais
elle
s'efforçait de ne pas y penser.
- Tu sais, reprit-il, je ne le pensais pas vraiment, ce que j'ai dit
sur
les mères juives. Tu dois avoir raison, après tout.
Elle sourit :
- Idiot! Que puis-je attendre d'un Irlandais aussi têtu qu'une
pierre
?
Si Jésus, plus d'une fois, eut des mots durs pour sa
mère,
je sais qu'il l'aimait profondément, ainsi que son père.
Dans la cour du collège, pendant que nos camarades tapaient dans
un
ballon ou jouaient au base-ball., il nous arrivait d'échanger
quelques
mots. Je le sentais parfois sur le point de se confier, mais il se
rétractait
toujours. Il ne savait comment exprimer le monde qu'il portait.
D'ailleurs,
l'aurais-je compris ? Même plus tard, quand j'entr'aperçus
l'infini
qu'il m'ouvrait, le vertige me saisit. Changer à jamais le
visage
de l'éternité! Traquer la bête de haine au fond de
la
conscience! Montrer à tous la face bouleversante d'un autrui
supérieur...
Il y avait de quoi faire fuir le plus courageux.
Lorsque je quittai Syracuse pour entrer à l'Université,
près
de New York, cette phrase, qu'il avait coutume de prononcer me
poursuivit
longtemps :
- Il faut chercher l'être derrière ses paroles, et le
monde
au-delà du monde...
***
Le plus grand des hasards nous
réunit l'année suivante
sur
le même campus. Il avait réussi à convaincre son
père
de le laisser étudier. Fou de joie, je me précipitai vers
lui
et lui serrai vigoureusement la main.
- C'est merveilleux! J'ai souvent pensé à toi. Tu es dans
quel
cours?
- Commerce. Mon père a été catégorique :
c'était
ça ou rien. Et encore : il voulait que je m'engage dans la
marine!
- Cela te sera très utile. Tu connaîtras mieux les rouages
du
système.
- Ce « système » ! Tu y tiens! je ne comprends rien
à
ce qu'on me dit : management, cash-flow, marketing, stagflation, marge
brute
d'autofinancement, ratios financiers...
C'est pourtant passionnant! Moi-même, j'éprouve un grand
plaisir
à lire Fortune et Business Week.
- Peut-il se passionner pour une cause, celui qui n'en étudie
que
l'effet ?
- Ce qui veut dire?
- Nous pouvons être les meilleurs commerçants du monde,
des
économistes géniaux, des hommes d'affaires impitoyables,
les guerriers les plus farouches, et notre monde peut s'éteindre
quand
même! Et pour les vraies raisons, car nous vivons une
décadence
impériale.
- Je vois que tu aimes toujours autant la polémique! Peut-on
savoir
ce que tu appelles les vraies raisons ?
- L'homme! Le désir de l'homme! A quoi sert-il à l'homme
de
connaître le fonctionnement de l'univers, s'il ne se
connaît
pas ? A quoi bon savoir ce qui se passe à l'autre bout de la
terre,
envoyer des sondes sur Vénus, et ignorer son cœur ? Veux-tu
ressembler
à ces momies creuses qui gouvernent les hommes ?
- Et... que se passe-t-il au fond de son coeur ? hasardai-je,
étonné
de sa naïveté.
- Aujourd'hui, chacun sent la mort. Nous pinaillons sur l'absolu, nous
décortiquons
les étoiles, nous ergotons sur la beauté, et la vie
s'enfuit!
Les bureaucrates ont inventé des règles si absurdes que
personne
ne peut les appliquer. Vois et observe ce qu'ils disent, mais ne les
imite
pas. Car ils disent, et ne font pas. Ils font toutes ces actions pour
être regardés. Ils aiment dominer dans les banquets, ils
aiment à
être salués par la foule. Malheur à eux! Ils
ressemblent
à des cercueils blanchis : l'extérieur paraît beau,
mais
l'intérieur est plein de cadavres et de pourriture! Nous devons
aller
vers une beauté que nul ne songe à discuter!
- Mais...
- Notre société distille l'angoisse, la haine, la
violence.
Chaque jour, on dénombre les nouveaux crimes commis contre
l'humanité!
Et que faisons-nous? Nous nous recroquevillons dans des cercueils
moraux,
dans le carcan des préjugés. Notre horizon, c'est la cave
où
nous nous efforçons d'étrangler notre conscience. Et je
veux, moi, annoncer la guerre et la haine! je veux la tempête et
la crainte
! Car je dis : celui qui gouverne par la mort sera gouverné par
la
mort à jamais!
- Ah, Jésus, je t'adore! m'écriai-je. Tu ne changeras
jamais.
A peine retrouvé, tu cherches à me faire faire des
cauchemars.
Malgré mon ton de plaisanterie, j'étais touché. Je
ressentais,
par sa seule présence, une folle fébrilité
contenue...
- Que comptes-tu faire ? je veux dire : de concret ?
- J'ai besoin d'une année de réflexion. Le temps
d'aujourd'hui
n'est pas encore le mien.
- Excuse-moi de te dire ça, mais je trouve que tu n'as pas
tellement
les pieds sur terre. Il faudrait que tu songes à une profession,
je
ne sais pas, journaliste, avocat, euh... jamais je n'oublierai le
regard
qu'il me lança : il contenait une peine infinie. Il
s'éloigna,
sans rien ajouter. Comment aurais-je pu l'écouter, alors que
même
après l'avoir suivi, j'en fus incapable ?
Les semaines passèrent. Très pris par mes études,
je
n'avais que peu d'occasion de le rencontrer. De plus, je travaillais
à la bibliothèque, devant payer une partie de mes cours.
Chaque fois que nous nous croisions, nous échangions quelques
phrases, mais il
restait distant et froid, sans jamais évoquer ce qui lui tenait
a
cœur. Pokerface (Pokerface : visage fermé du joueur de poker..)
Il devint vite très populaire parmi les étudiants. Les
filles
adoraient son air doux et lointain. Joli garçon, bourré
de
charme, il restait inaccessible, n'accordant ses faveurs à
aucune.
Une légende circulait : on le disait fiancé à une
jeune
fille de Syracuse à qui il avait juré
fidélité.
Parfois, emportées par leur imagination, certaines ajoutaient
dans un soupir que cette jeune fille était morte, et que
jésus entretenait
un grand chagrin. Elles ignoraient, dans leur candeur, qu'il
était
le fiancé revenant toujours...
Les garçons, quant à eux, aimaient son insolence, son
immense
culture, son esprit de repartie. Il piégeait toujours ses
contradicteurs,
et savait se battre pour des causes humaines : par exemple le cours
d'études
noires. Le feuilleton TV d'après le best-seller d'Alex Haley,
Roots,
avait suscité un grand enthousiasme pour le passé.
Ça
racontait l'histoire d'une famille noire américaine à
travers
plusieurs générations, du départ d'Afrique
à
l'esclavage. Un peu partout à travers les States, les gens
s'étaient
mis à s'intéresser à leurs origines, à
leurs
« racines ». Notre université n'avait toujours pas
de
programme d'études noires. On parlait de grèves.
- Droits égaux pour tous! scandaient les étudiants sous
la
fenêtre du directeur.
Des farfelus ajoutaient : « Non aux mathématiques
blanches!
Oui à la physique nègre! »
Le soleil brillait, et, comme toujours, nos cris étaient
de
guitares, de troaccompagnésmpettes et d'harmonicas.
Le directeur ne semblant pas décidé à ouvrir ses
fenêtres,
nous décidâmes d'organiser une assemblée
générale
dans le grand amphi des sciences, qui servait aussi aux séances
du
ciné-club. Les orateurs se succédèrent dans
l'anarchie
la plus complète.
- Boycottons tous les cours d'histoire, proposa un Noir.
On approuva chaleureusement. Surtout ceux qui n'en Suivaient pas.
Il y eut des cris, des vociférations. On s'interpellait, dans
une
ambiance détendue.
- La fanfare! la fanfare! cria quelqu'un.
Un orchestre improvisé se mit à jouer « When the
Saints
» dans une véritable cacophonie. Un second Noir tenta de
s'approcher
du micro, fut repoussé par la vague humaine, finit par
l'attraper.
Il dut hurler pour imposer silence aux étudiants
déchaînés.
- Empêchons le directeur de dormir! Faisons du bruit
jusqu'à
ce qu'il cède!
- Ce serait inhumain! cria un autre. L'orchestre joue totalement faux !
Il y eut un tonnerre d'applaudissements mélomanes. Du fond de la
salle,
je vis Jésus se rapprocher de l'estrade. On le laissa passer
facilement,
car ce qu'il disait étonnait souvent. je me haussai sur la
pointe
des pieds pour mieux voir.
Il s'empara du micro, attendit que le silence fût complet, et
déclara
de son petit air modeste :
- Rendons le sommeil à celui qui dort, et aux Noirs ce qui est
aux
Noirs.
Le mot plut. On y vit une allusion insolente aux nantis et à
tous
les gens en place, qui dormaient leur vie. Jésus avait ce don de
dire
dans l'instant une chose éternelle. Son nom courut sur toutes
les
lèvres. Trois belles négresses se ruèrent sur lui
pour
l'embrasser. Je tentai, mais en vain, de m'approcher de lui!
Des professeurs, un Blanc et un Noir, proposèrent d'organiser
des
cours de plein air durant les temps libres. Ils furent acclamés,
mais
leur geste se révéla inutile : le lendemain matin, le
secrétariat
annonça la création d'un cours de civilisation noire pour
le
prochain semestre. A peine un dixième de ceux qui hurlaient la
veille
s'inscrivirent : cela comptait peu pour l'obtention du diplôme.
Dès lors, Jésus bénéficia d'une
considération
accrue. On lui attribua tout le mérite de cette réforme
obtenue
sans violence.
Ce genre de réactions, si elles excitèrent la jalousie,
lui
valurent aussi de solides amitiés. C'était là, je
crois,
sa très profonde force : savoir se faire aimer pour
lui-même.
On ne songeait pas à lui demander des explications. Sa
présence
faisait la différence. Même plus tard, quand nous
touchâmes
le fond de la haine, son ultime et terrible don nous maintint vivants :
la fidélité.
Tout aurait pu continuer ainsi trois ou quatre ans, le temps qu'il
obtienne
son masters degree et s'en aille, comme tout le monde, chercher un job.
Mais
les choses ne se passent pas ainsi dans la vie.
Vers la fin du printemps, alors que nous étions absorbés
par
nos livres, il traversa une grave crise morale. Moins doué que
lui,
j'avais à fournir de gros efforts pour parvenir à un
résultat
correct. Je m'efforçais néanmoins de rester disponible.
Peut-être
pour me faire pardonner mon incompréhension du début...
Nous venions de déjeuner ensemble au libre service de
l'université,
et étions mollement allongés dans l'herbe, amorphes.
Jamais
le campus n'avait été aussi beau qu'en cette
période
de l'année. Le soleil avait tout conquis, et, entre deux
plongées
dans les livres, nous goûtions un délassement rare. Les
arbres étaient en fleurs, l'herbe vert tendre. Nous
étions plongés dans une discussion décousue sur
les vacances prochaines et la nostalgie
que nous en éprouvions par avance, quand un étudiant
juif, assez
extrémiste, demanda à Jésus s'il comptait aller
visiter
un kibboutz « comme l'exigeait son sang ».
Il y eut un instant de silence. Près de nous, on tendit
l'oreille.
Qu'allait faire Jésus, qui méprisait ouvertement les
religions
« obstacles entre l'homme et Dieu ». Se taire?
Éluder
la question ? E une longue discussion stérile ?
Sa réponse claqua comme un coup de fouet :
- Et pourquoi pas dans un bordel ?
Le Juif rougit, balbutia des injures, et ses amis en furent
mortifiés.
J'avoue avoir moi-même eu honte pour Jésus. De quel droit
insultait-il
une religion, la sienne, en comparant une maison d'espoir à une
maison
close ?
Sans lui laisser le temps de s'expliquer, on le prit à partie.
Il
s'ensuivit une de ces polémiques hargneuses dont nul ne sort
vainqueur. Au bout de deux minutes, on se jetait le Talmud à la
tète,
la Bible, la Constitution américaine, la Déclaration des
droits
de l'homme, et jusqu'au Capital de Marx. Chacun resta sur ses
positions,
révolté et aigri. Même les amis de Jésus
prirent
sa défense à contrecoeur, arguant que les kibboutz
représentaient
à peine 3 % de l'économie israélienne. Pour la
première
fois peut-être, il s'était fait des ennemis
irréductibles.
- Mais enfin, dis-je quand nous fûmes seuls, qu'est-ce qui t'a
pris
? On aurait dit que tu voulais le blesser.
Tout d'abord, Jésus garda le silence. S'était-il mal
exprimé
? Avait-il été emporté par la hardiesse de ses
images
?
- Ceci est grotesque. Va-t-on reconstruire le monde en vase clos ?
C'est
exactement ce que j'ai dit : va-t-on chercher l'amour dans un bordel ?
Non,
qu'il ne cherche pas l'espoir, celui qui se rassure dans l'illusion. Et
même
si l'on fondait, en plein désert, une communauté
parfaite,
composée d'hommes et de femmes exceptionnels comme le sont
souvent
les kibboutz, qu'aurait-on prouvé ? Qu'il est impossible de
vivre
ainsi. Je cherche l'homme sans qualités, l'anonyme que la foule
masque.
- Je ne suis pas de ton avis. On peut commencer par une cellule, qui
expérimente.
Puis la masse s'en charge, car seule la masse change le monde.
- Et moi le ne suis pas venu pour la masse, mais pour celui que la
masse
rejette! Que m'importent tous ces fils de famille, cultivés,
bien
nourris !
- Je crois savoir ce que cet étudiant cherchait. Tu sais qu'il
est
le chef du gouvernement ( Aux Etats-Unis, les étudiants des
universités et des collèges s'autogouvernent en
élisant un « gouvernement », sorte de syndicat de
cogestion.) de l'université? Il craint que tu ne lui prennes sa
place l'an prochain : tu es très populaire. Il a sans doute
voulu te desservir auprès des étudiants juifs .
Il haussa les épaules. Il était bien loin de ce petit
vers
je continuai :
- C'est bizarre, mais quelque chose m'échappe en toi. j ai
parfois
l'impression que tu te prends trop au sérieux.
- Ton amitié est sérieuse, John.
- J'ai mes soucis, tu sais. Les examens approchent...
Alors, c'est qu'il n'est pas encore temps pour les amis.
Un jour, je demanderai à certains de se joindre à moi. Le
feront-ils ? Je l'ignore. Mais si le moment est venu...
Malgré moi, je restais inquiet. Les hommes qui ne
s'intéressent
aux idées sont souvqu'ent rongés par l'ambition. Hitler
vivait
en continence. Cette idée me parut si saugrenue .que
j'éclatais
de rire. Hitler, comparé à Jésus! Je
déraillais.
Tu me trouves romantique ? demanda-t-il.
- Un peu, je l'avoue. Je crois que cela prend des proportions
effrayantes
chez toi. Pardonne ma franchise. Sans doute, pour changer le monde,
faut-il
une dose de folie ? Des millions d'hommes en sont morts. Maintiens ta
folie
dans des digues ! Ecris des poèmes, fais du
théâtre,
des tableaux, deviens cinéaste, que sais-je ?
Il sourit.
- Oui, je me vois très bien en Buster Keaton, Woody Allen...
Il redevient sérieux :
- Je ne suis pas venu pour changer le monde, et ce n'est pas pour le
monde
que je prierai... Je suis venu apporter le sang et le fer, là
où
règnent le sang et le fer! je suis le désordre des
pierres
et j'apporte le désordre là où règne le
calme!
Je suis venu déclencher des tempêtes, dresser le
père
contre le fils, la fille contre la mère. je suis venu semer la
désunion
dans les foyers. Un jour, mes amis partiront sur les autoroutes, les
sentiers,
les pistes . de brousse, pour apporter une nouvelle inouïe. On les
chassera,
ils seront poursuivis par les chiens, qu'importe ! Celui qui aimera son
père
et sa mère plus que moi ne sera pas digne de moi! Celui qui
voudra
sauver sa vie la perdra. Et celui qui l'aura perdue à cause de
moi
la retrouvera. Celui qui donne un verre d'eau en mon nom sera
reçu
par les miens.
Je rêvais. Sur le campus de cette petite université de la
banlieue
de New York, j'imaginais déjà Jésus aussi
populaire que
l'avait été Kennedy. A condition de rester raisonnable,
il
saurait remuer les foules! C'est de lui que l'Amérique avait
besoin. Je serai son attaché de presse, son secrétaire,
son conseiller. Le nouveau Kissinger! je rêvais, et ne voulais
pas comprendre.
Par la suite, sa méditation l'occupa tant qu'il renonça
à
suivre ses cours. Il passait ses journées assis sur la colline
qui
surplombait le campus, admirant le paysage. Par temps très
clair,
il voyait peut-être New York à vingt kilomètres, et
songeait
aux moyens de la conquérir. Ses yeux se plissaient, ses poings
se
crispaient, et il murmurait :
- Malheur à toi, New York! Un jour, il ne restera pas une pierre
l'une
sur l'autre!
Le hasard voulut qu'une fille, espérant lui parler depuis
longtemps,
l'entendit. Se souvenant de l'incident à propos des kibboutz,
elle
demanda :
- Comment t'y prendras-tu, Jésus? Quelle belle ville! Songe
à
tous ces monuments uniques, ces larges avenues... c'est le symbole de
l'Amérique!
Il se tourna alors vers elle, rouge de colère.
- En vérité, un jour je détruirai l'Empire State
Building
et je le reconstruirai en trois jours! Que fais-tu ici ? je voulais te
voir...
- Eh bien, tu m'as vu! Et pourtant, tu ne me vois pas!
Vexée, elle alla raconter partout la nouvelle extravagance de
Jésus.
Les universités
américaines,
on le sait, sont presque toujours payantes. Elles sont tenues
d'être rentables, et donc de fournir des diplômés de
qualité
afin d'attirer sans cesse plus d'élèves par leur
réputation.
Il ne peut être question de tolérer l'absentéisme,
source
de désorganisation et de mauvais esprit.
Jésus ne tarda pas a être renvoyé.
Je fus le premier à l'apprendre de la bouche même du
directeur.
Je me précipitai dans sa chambre
- Tu es vidé!
Quelle tête tu fais, mon pauvre John! On dirait que c'est toi qui
dois
partir.
- Si je peux t'aider...
- Non. Je te remercie. je vais retourner quelque temps à
Syracuse.
Quelques amis m'attendent. Une chose encore : ne préviens
personne,
je veux m'en aller en secret.
- Jespérais au contraire...
- Faire jouer la fanfare des adieux? Pas question. Un jour, je
reviendrai,
sans fanfare. Tu verras alors de grandes choses!
Il détourna la tête : ses yeux brillaient. Je me
forçai
à sourire et bouclai sa minuscule valise.
- Remercie tout le monde, vieux.
- Fais-moi signe, à l'occasion.
Quelques minutes après, il traversa le hall de
l'université,
un atroce hall en faux marbre. Je le vois encore, tout petit sur le
carrelage
froid, la barbe en désordre sous ce bizarre tableau abstrait...
Mon cœur se serra : je n'avais rien fait pour lui. Sans métier,
sans
ami sincère, qu'allait-il devenir? Je retournai dans ma chambre
et
me jetai sur le fit en pleurant.
Je ne devais plus le revoir durant de longues années.
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