Bernard Raquin est romancier.
Il a publié de nombreux ouvrages de psychologie pratique
et de spiritualité.

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LA VIE EST ICI

Roman de Bernard Raquin



Chapitre 1

Très tôt, Zacchary promena sa solitude dans le matin clairet. L'ample odeur de la mer l'enchantait, et plus encore la vue de l'écume ourlant la coque des voiliers et des barques. Les mâts couinaient dans le vent léger.
 
Il scruta un long moment le décor, dans l'espoir de découvrir un détail qui eût pu servir de point de départ à une conversation : nouveau venu, pêche miraculeuse ; quelque chose qui eût permis d'emplir l'atmosphère de la musique des mots.
 
Rien. Le monde se reposait. La journée serait lisse comme un foc tendu. Zacchary devrait discuter seul. D'ailleurs, les autres pêcheurs l'ennuyaient. lis le trouvaient trop vieux pour ployer ses membres filiformes sur des filets, les haler à l'arrière de sa barque et les remorquer sur le sable. Tout juste bon à contempler dans le remous son visage cerné d'une auréole de cheveux blancs.
 
Il déambula donc au gré de sa fantaisie. Était-ce à cause de l'excès d'air qu'il suffoquait ? En tout cas, il n'avait pas envie de participer à la partie de cartes du lendemain soir. Le Jeu lui paraissait vain. Cela ne s'était jamais produit.
 
 
D'habitude, le défilé des jours semblait trop lent, c'était du déjà vu : il y avait les jours sombres d'où jaillissait l'éclair du rasoir ou le cri du fait-divers, la rumeur des bottes ; les « jours heureux » : des vieillards argentés jouaient les figurants tandis qu'un garçon brun s'allongeait sur l'herbe près d'une jeune fille. Et la dernière catégorie de jours, les plus nombreux, qui tiraient à la ligne.
 
Bien entendu, entre les temps forts de l'existence toutes sortes d'événements se produisaient : le plaisir du garçon se fondait dans les yeux de la jeune fille ; il arrivait qu'on s'aimât. Parfois, même les femmes étaient heureuses. Puis on travaillait, on criait injures et espoirs, on votait, on baissait la tête, on berçait son enfant, on faisait la guerre. Pour finir on regrettait.
 
A cet instant, Zacchary la croisa. Elle avait souri, sans doute. Jolie jeune femme, rousse et blanche. Il sourit, trop tard. D'où venait-elle ? Aimait-elle le parfum du maquis sur les collines ? Il suivit des yeux la silhouette de l'étrangère, qui s'évapora dans l'ombre des ruelles.
 
« L'épisode est clos. Et puis le village ne lui permettra pas de se cacher longtemps. J'essaierai sur elle mes talents de séducteur. »
 
S'il appréciait la courbe d'un dos ou la jonction du cou et de l'épaule, tout fantasme supplémentaire lui était interdit, à cause d'une fâcheuse impuissance. Ayant aussi perdu l'appétit, il ne lui restait qu'à élever son âme. Depuis toujours, il avait refusé d'être le jardinier de son inconscient, pour ne pas, disait-il, déterrer un mort. Il pouvait ainsi voir frétiller la vie des autres, sans crainte d'être mordu. Le reste était facile : on empilait les années perdues dans les casiers de la mémoire et on prenait la clé des champs. Hélas parfois les souvenirs se révoltaient en actes refoulés ou sublimés. Zacchary en pleurait. Craignant de ne pouvoir tenir le monde à l'intérieur, il tentait de le rejeter hors de lui. Ridicule espoir. Il se hâta d'en rire, de ce rire un peu fêlé qui jadis emplissait d'émoi les jeunes filles.
 
« Ce que tu peux être idiot, tout de même. Ce doit être, enfin, une atteinte de l'âge. »
 
Guilleret, il reprit sa marche. Il fut bientôt hors du village. Ce dernier, niché comme un tatouage entre deux mamelons de garrigue, lui semblait le stade optimal de la civilisation. Il le contempla de longues minutes, se plaisant à deviner la vie des habitants. Le boulanger faisait la sieste avec l'assurance d'un matou tranquille. Sa femme, une boule de graisse rose, chantonnait pieds nus sur le carrelage de la cuisine. Elle regardait tour à tour ses enfants se chamaillant, les mouches bourdonnant. Un service à liqueur posé sur le buffet se reflétait dans ses yeux. Elle soupira, la chaleur au ventre, un filet de sueur entre les seins.
 
Le père Cohen, géant tonitruant, recomptait pour la millième fois le nombre de villageois qu'il pouvait considérer comme Acquis, Possibles, ou Difficiles. Sa générosité l'empêchait de classer quiconque sous la rubrique Impossibles. Il n'accordait qu'un intérêt condescendant aux ors de l'église, reliques des maladies infantiles de la foi. Pourtant, l'an dernier, le cambriolage d'œuvres d'art dans une chapelle isolée avait peiné sa conscience. Il furetait sans cesse pour aider son prochain, se laissait inviter par les deux foyers israélites du village ; ceux-ci n'osaient l'accuser de traîtrise. Après tout, les Juifs avaient déjà donné aux chrétiens Jésus et Judas, ils pouvaient bien leur abandonner un curé de campagne. De même, Cohen n'oubliait pas d'aller saluer les ouvriers mahométans lorsque des chantiers les appelaient dans les parages.
 
Zacchary se remémora aussi Alain Goujon, le maire ventripotent, inventeur débile ou génial, dont le triomphal accent méridional assurait régulièrement la réélection. Et puis le beau Friedrich et ses manières « à la Saint-Germain des Prés. »
 
Dans la chaleur orange, le paysage semblait figé de silence - le vacarme des cigales n'était pas considéré comme du bruit. Au loin, la mer frémissait sous le vent.
 
« Ce village, cette plage, ces visages composent une fresque dont je dois retrouver le sens, songea-t-il. Une séquence de vie majuscule, un fruit sauvage que l'on palpe et hume avant de le croquer. L'éden dans la bouche ! »
 
Revigoré par cette perspective, Zacchary s'élança vitement sur le chemin en sifflotant son air favori : « Continue, temps, tu es si beau. » Et de fait, le temps laissait comme un sillage verdi sur sa peau ocrée.
 
- Quels sont ces sillons couleur de scarabée sur tes joues fripées ? demandait Friedrich Lefol, quand il voulait se divertir.
 
« Insolent voisin, toi dont les manières et le raffinement eussent ébloui l'antique Athènes, que ne te jettes-tu dans les rues de la ville, pour n'en plus revenir ? »
 
Mais Zacchary ne disait rien. Il était fatigué et portait un prénom qui eût mieux convenu à un éléphant, ce qui explique peut-être son mutisme. Surtout, il ne désirait pas que Friedrich déménageât :, il aurait besoin de lui.
 
Il repensa à la jeune femme rousse qu'il venait de croiser. Il fallait lui parler, la retenir. Sinon, elle disparaîtrait. On l'en accuserait, une fois de plus. En effet, la rumeur publique l'avait sacré magicien. L'origine de tout événement non scientifiquement explicable - la plupart des actes humains - lui était attribuée. Dès l'âge de deux ans, sous prétexte qu'une feuille s'était posée sur son berceau après qu'il le lui eût demandé, il s'était senti investi d'une mission. On le disait capable de se transformer en n'importe qui, n'importe où. Mais il n'abusait pas de ces facultés, pour ne pas provoquer le rire sur son passage. Déjà, quand il menaçait « d'effriter la laide carapace du moi », les gens posaient la main sur leur sexe, comme s'ils étaient nus.
 
« Toi, le vieux fou, lui répétait-on, contente-toi de traîner ta carriole de bois, en houspillant ton bourrin fatigué, sans chercher à nourrir le monde. Si l'homme devait changer, ce serait fait depuis belle lurette. Tu ne peux, Zacchary, réaliser ton aspect burlesque, lorsque tu déambules à la tombée du jour, ramassant dans le caniveau les instants morts. Accoudés sur le zinc, sirotant un pastis glacé, nous avons du mal à retenir nos larmes de rire. Sais-tu qu'avec ton odeur de poisson, tu ressembles à un voleur d'enfants ? Voleur, tu as dû l'être dans une vie antérieure. Notre rire se pose sur les glaçons dans l'alcool opaque, et nous nous demandons à quel moment on verra le jour à travers ta tête fêlée. »
 
Le vieillard s'arrêta pour souffler. D'où il se tenait, il pouvait voir la mer, semblable à un livre froissé. Une enivrante odeur de pin et de lavande le titillait. Au loin, un bateau tirait un skieur parmi des gerbes blanches. Longuement, Zacchary scruta l'horizon, car toujours il attendait quelqu'un qui ne venait pas.
 
- Ce sera pour plus tard, murmura-t-il.
 
Frétillant de joie sans raison, il arriva à la hauteur de Goujon, qui se tenait derrière sa barrière de roses, devant cette maison où il ne dormait jamais. C'était un assez gros monsieur, aux joues couleur de jambon, au sourire béat. Une grosse moustache triangulaire, du même noir que ses rares cheveux, formait un pont naturel au-dessus de ses lèvres cerise. Comme il avait la vue intermittente, il arborait une paire de lunettes ovales, trouvées dans quelque pochette-surprise de la sécurité sociale. Elles ne lui seyaient pas du tout. A ce visage rond, il eût fallu des verres circulaires. Mais comme il était asymétrique on ne s'en apercevait pas.
 
Goujon était retraité. Il avait abeillé durant un tiers de siècle dans une brasserie belge, en qualité de goûteur de bière. Rentré au pays, il avait intrigué pour être élu maire. Comme il avait conservé, entre orge et houblon, un accent impérial, les villageois lui avaient pardonné son long exil. Seul un quarteron d'irréductibles le regardait comme un « estranger » venu semer la discorde parmi les buveurs de vin et d'anisette. Les gens sont parfois méchants, dit Dieu.
 
De nature cigalesque, il n'avait pas songé à la dessiccation du blé dans les banques. Au lieu de spéculer en aigrefin, il s'était contenté de laisser des messieurs sérieux gérer son petit bien. Las, ce dernier avait fondu comme un vœu de chasteté dans un harem. Il ne lui restait pour tout pécule que la maigre enveloppe allouée par le gouvernement aux électeurs vermeil. A quoi s'ajoutait un mandat libellé en francs belges, qui lui valait la considération des postiers, et de longues discussions sur ce pays aussi plat que les femmes y étaient rondes. En plus, pour poursuivre ses recherches, il faisait des ménages chez le marquis Friedrich Lefol. Lui, chez ce godelureau festoyant en douteuse compagnie ! Les commères du village, qui faisaient office de chœur antique, en demeuraient pantois. Un matin, au sortir d'une excessive nuit blanche, ce caniche aux hanches de cristal avait trouvé l'endroit exquis et s'y était fixé.
 
Zacchary s'en souvenait fort bien. D'abord était arrivé Goujon, et sa retraite de malts choisis. Il y avait plusieurs années que lui-même vivait ici, après une arrivée dans des circonstances qu'il ne souhaitait pas élucider. Ensuite, cela avait été au tour du divin marquis.
 
Et aujourd'hui, par cet après-midi doré, cette jeune femme. Très jolie personne, certes. Délicate pomme d'amour qu'il eût aimé rapiner, comme avant. « Comment était-ce, déjà, avant ? Ah oui : le lys de son ventre, la pêche de ses joues, la soie de ses cuisses, le clapotis de son rire et par-dessus tout, le parfum ivre de sa chair alanguie. C'était chic, la vie, avant. » Dès lors, comment expliquer ce picotement au bout des doigts, annonciateur d'inquiétude et d'excitation ?
 
- Comment allez-vous ? demanda une voix aimable.
 
Le vieil homme eut un regard de compassion pour ce pauvre jardinier.
 
- Très bien, Goujon, et vous ?
 
La margoulette du maire s'épanouit :
 
- Très bien, mais mes roses me donnent du souci. La floraison est... Je ne désespère pas de...
 
- Je n'en doute pas, coupa Zacchary, qui craignait les débordements horticulturistes de son voisin.
 
Ils échangèrent encore quelques considérations sur a) le temps qu'il faisait et dont on espérait qu'il resterait stable, sans ce maudit mistral qui vous donne la migraine ; b) les habitants du village qui préféreraient toujours une vie détendue à une hypertension productive et qui avaient bien raison ; c) le cagnard qui tapait trop fort, un peu de vent ne gâterait rien ; d) ce village qui décidément manquait d'animation.
 
Ces hautes réflexions les retinrent une dizaine de minutes dans ui face à face gentiment pathétique, après quoi chacun fut rendu à ses occupations. Alain Goujon se précipita sur son sécateur, et l'on vit voltiger les fleurs dans un halètement saccadé du ciseau. Zacchary jouit un instant de ce ballet forcené de pétales et de branchettes bondissantes, puis s'éloigna. Il n'avait pas jugé utile de détromper le maire sur la nature exacte de son sol. A quoi bon ? Le jardinier amateur était persuadé que son talent seul engendrait d'aussi belles roses. La vérité était tout autre : le sol, par quelque propriété occulte dont Zacchary se croyait le détenteur, faisait pousser d'opulentes roses pour les faner le soir. Il fallait voir, au matin, les bourgeons éclore comme on bâille d'aise, et s'éparpiller au crépuscule comme pétales de sang. Ces roses vivaient à la manière des souvenirs : en accéléré.
 
« Et cet olibrius de Goujon s'imagine rompre l'enchantement funeste en tailladant à qui mieux mieux, songeait le vieillard. Ah, l'honnête individu ! Comme il fleure bon la terre natale. C'est toujours réjouissant à contempler, un homme se nourrissant d'espoir - et d'une grande quantité d'aliments - alors que non loin la tombe s'impatiente. J'envie ces hommes de terre, qui ameutent l'absolu pour régler des angoissettes. Comme ils ne connaissent que quelques mots de la langue du temps, ils font mine de ne pas comprendre ses injonctions. Un être de lumière déroule devant eux le tapis rouge de l'éternité. Ils amassent des cailloux, les thésaurisent, les dilapident. Avec les pilotis des terreurs ataviques, ils construisent des maisons en dur, rêvent de posséder tapis et meubles pour plusieurs générations. Visage solennel, ces terriens moyens ramènent frileusement leurs enfants et leurs biens sous leurs ailes soignées. Le temps ne leur laisse nulle empreinte de dieu, si ce n'est quelques douleurs lombaires et rides sapientales. Ils savent qu'ils ont toujours vécu, qu'ils vivront encore, que l'immortalité est un acquis social de leur race : celle qui bâtit des temples dédiés à leur image, celle qui se laisse émouvoir par le subtil parfum de la nuit, ou le cri chaviré d'un nouveau-né ».
 
Bientôt Zacchary parvint au but de sa balade le mur d'amour, qui dressait ses circonvolutions hors du village. Nul ne savait d'où venait ce nom. La rumeur publique, héritée d'époques empiriques, lui prêtait des pouvoirs. A première vue, il s'agissait d'un mur ordinaire, composé d'un amoncellement de pierres et de coquillages. On pouvait le longer mille fois sans rien remarquer. Si toutefois on savait, il était loisible d'y déchiffrer la magique cohérence du monde. Ce mur d'amour portait la mémoire de chacun ; dans ses reflets nacrés renaissaient les jours hors d'usage ; ses interstices recelaient des visages graves et narquois ; les amis abandonnés une génération plus tôt y retrouvaient leur fraîcheur ; les paroles évanouies de l'amant et de l'amante de jadis y bruissaient en brouhaha heureux.
 
Discrètement, il sortit un coquillage ramassé pour l'occasion, un bigorneau ordinaire, mais d'un gris si camaïeu qu'on l'eût dit moulé dans une larme divine, larme d'une douleur sans nom. Redoublant de vigilance, il le déposa sur le faîte. Durant l'opération, il ferma les yeux, car, pour y avoir succombé, ou cru y succomber, il connaissait ses pièges. Bien sûr, il aurait pu apporter des cargaisons de coquilles variées, pour rehausser d'un coup le mur de dix centimètres. Mais une crainte quasi-mystique l'en dissuadait. Il ne servait à rien d'augmenter la vitesse de la lumière.
 
Ayant fait, il se retira à reculons, avec la douce certitude d'avoir œuvré pour l'élimination du hasard. Son talon trébucha sur une traîtresse pierre, le précipitant comme un mât brisé sur le sol. L'air d'un singe maintenant, grommelant, ahanant. Il prit à témoin l'univers, le soleil tapant et les étoiles à la course oblique :
 
- Qu'ai-je fait à l'éventuel Dieu, gémit-il, pour être jeté à terre comme un ballot d'os ? Tout cela parce que je suis doué de pouvoirs arrachés au tombeau. Ah Dieu inexistant, que ne m'as-tu fait plus faible que je ne suis, pour n'avoir que la force de te craindre, sans celle de te défier ?
 
Content de lui, il répéta sa formule, soliloqua quelques loques de minutes ; d'autant plus qu'il doutait que Dieu se donnât la peine d'exister. Mais ni l'univers, ni le soleil tapant, ni les étoiles à la course oblique, ne lui donnèrent la répartie. Si bien qu'il se tut. Seuls les oiseaux haletants et apathiques, et quelques obstinées cigales, l'approuvèrent. Trop chaud pour se mêler d'une conversation transcendante.
 
Il s'apprêtait à se relever, quand un mouvement sur le paysage attira son attention. Il se plaqua sur le sol caillouteux, élimant davantage encore sa peau fine : Friedrich nonchalant et guindé avançait vers lui. Ce dernier était, comme à l'accoutumée, vêtu avec la plus extrême recherche : pantalon de soie mauve, chemise d'hermine blanche, canotier ridicule. Sur sa frêle tête, ce couvre-chef évoquait une auréole. Avec ses boucles auburn, sa moue chagrine, son regard de séraphin naïf, il eût séduit les statues : ce que la médisance, volontiers prêteuse, lui attribuait d'ailleurs. Ses escarpins de toile applaudissaient sur les pierres, clic-clac, clic-clac.
 
- Pourquoi me harcèle-t-il? renauda le vieil homme.
 
L'accoutrement de son voisin lui déplaisait, même s'il en admettait à contre-cœur les moeurs minoritaires.
 
Les pas se rapprochèrent. Zacchary leva les yeux, humilié, sous le regard goguenard du prétendu marquis.
 
- Ohé, l'homme aux cheveux décolorés par l'écume de l'âge ! Que voilà une posture immorale pour fêter vos cent ans, accroupi et l'oeil tourné au septième ciel. Vous attendriez de moi un service inédit que je n'en serais pas autrement étonné.
 
Furieux, Zacchary se leva d'un bond, oubliant ses douleurs vertébrales.
 
- Gardez vos insolences pour vous, noble de pacotille. Vos ancêtres s'illustrèrent peut-être le dard à la main, mais vous avez singulièrement déplacé le sens du fait d'armes. Je méprise vos moeurs importées.
 
- Je vous savais dindon, ricana Friedrich, mais à ce point non ! Vous croyez-vous encore de la prime jeunesse pour espérer les avances d'un progressiste ? Pensez-vous que sur l'Olympe on cuisine au beurre rance ?
 
Le vieillard domina sa colère. Les allusions à son âge le laissaient froid. Mais que ce freluquet pût avoir le dernier mot, jamais. De tous, ce voisin était le plus énervant. Zacchary ne se sentait aucun lien avec lui, d'aucune espèce. Réfléchir à « je est un autre » ou « aime ton prochain toi-même » en pensant à Friedrich le décourageait. Il en arrivait à douter de son intuition, qu'il appelait avec pompe : Théorie de l'Individu. « Je est Friedrich. Aime Friedrich, ton autre toi-même. Beurk ».
 
Pour se raccrocher, dans les marécages de ses pensées, à quelque mesquine bouée, Zacchary désigna la clé en or pendue au cou de son adversaire.
 
- Et vous, de quel droit volez-vous les symboles de ceux qui vous nourrissent, comme les têtes de vos victimes ?
 
Sans doute ignorez-vous que la mode en a été lancée par une joyeuse assemblée d'éphèbes dont je suis fondateur et membre bienfaiteur.
 
- Vous approchez de quarante ans, je crois. J'imagine que cette assemblée vous conserve en qualité de bouffon.
 
- Quant à vous, vous puez l'homme, mon cher.
 
Il éclata d'un rire très snob, dans les notes hautes, mais se trompa d'octave et toussa, ce qui le fit rougir.
 
- Trêve de plaisanterie, que venez-vous rôder autour de ma plante ?
 
Pour mieux traîner près du mur d'amour et en percer le secret, Friedrich avait inventé cette histoire de plante dont il feignait de s'occuper.
 
Personne n'était dupe, mais que faire ? C'était terrain communal.
 
Zacchary ne l'écoutait plus. A grandes enjambées, il s'éloigna. « Friedrich a beau noyer sa plante de fortifiants, jamais elle ne dépassera le mur. Au besoin je la ferai crever ! » Il parcourut au pas de course la distance le séparant du village. La chaleur brûlait ses yeux. Il ne distinguait du monde que de vagues contours distillés par une lumière irisée. Au loin, la tache majestueuse de la mer confondue au soleil ; les oreilles bercées par le crin crin striduleux des cigales ; la bouche sèche ; les poings serrés d'appréhension : parviendrait-il à une conclusion rapide ? Ou bien mourrait-il frustré, comme une partition inachevée qui roule entre les lattes du plancher lors de l'infarctus de son compositeur ?
 
Dans ce décor paradisiaque montait une sourde interrogation, où son âme tenait sa source : fêtes, joies, bonheur du temps rieur mêlé à toute chose.
 
Sa colère n'était pas encore tombée lorsqu'il heurta de plein fouet la jeune femme à l'entrée du village.
 
Je suis l'avant-dernier des hommes, bredouilla-t-il.
 
Il n'y a pas de mal, j'étais dans mes pensées. Je suis très distraite. Mais dites-moi, pourquoi « l'avant-dernier des hommes ? »
 
- Les derniers seront les premiers, or je n'ai pas l'âme d'un chef.
 
il usait de ce ton cérémonieux qu'il adoptait chaque fois qu'il était embarrassé. Tout en parlant, il l'observait avec attention. Quel serait son rÔle ? Belle femme, à la chair propice aux illusions de midi, les cheveux d'un roux modéré, le visage constellé d'une voie lactée de taches de son, les yeux vert pervenche. Elle portait une robe noire très stricte qui devait lui tenir trop chaud. Zacchary imagina la moiteur du ventre, éluda ses pensées.
 
« Une excellente recrue, j'imagine ».
 
- Comment vous appelez-vous ?
 
- Laetitia, je crois...
 
Un silence, appuyé par un plissement effronté des commissures. Zacchary se garda d'insister ; il se savait trop vulnérable sur ce point. La situation risquait de devenir incommode.
 
- Le climat est-il toujours aussi agréable ? demanda-t-elle d'une voix mélodieuse, histoire de prolonger l'instant.
 
- Oui. Vous aimerez ce ciel infiniment bleu, parfois traversé d'orages diluviens, ou agité durant de longs jours par le vent. Les gens sont charmants, aussi. Sans doute.
 
Elle sourit, découvrant les dents de lait d'une lionne. Sous sa robe noire, elle respirait très vite.
 
Le genre de femme qui plaisait à Zacchary. Comme tous les genres d'ailleurs. « Ah ! si seulement mon corps n'était pas si indifférent, je trouverais plus vite la réponse à mes questions ». Pris d'une inspiration, il lui saisit le bras.
 
- Voudriez-vous jouer avec nous, demain soir ? Nous nous réunissons chaque semaine pour un tarot particulier. Ce jeu n'a pas pour but de distraire, mais de...
 
- Vraiment ? dit-elle de sa voix musicale, comme elle aurait dit : « La poste va bientôt fermer ».
 
- Nous poursuivons cette partie depuis très longtemps mais faute de sang neuf nous tournons en rond. Votre présence déclencherait des phénomènes !
 
~ De quel ordre ? demanda-t-elle pour faire plaisir au vieil original.
 
Zacchary ne répondit pas tout de suite. Sa vie lisse lui parut sans intérêt, elle n'actionnait personne. Si, pour une fois, il expérimentait ses prétentions ? Il hésita, mais son caractère facétieux le poussa à se dévoiler. Du doigt, il montra le village : maisons de pierres accroupies sous la chaleur, rues désertées par les poules picorantes, fontaines torpillées par la blancheur de la lumière, auvents délaissés sous lesquels patientaient des étals de légumes et d'articles de plage.
 
- Vous comprenez, il s'agit, par exemple, de faire pénétrer ce village dans votre cerveau. Vous le capturez dans la pupille, l'introduisez dans la mémoire. Ensuite, il est charrié dans le charivari de votre chair, il est distillé dans le style de vos gestes, parodié dans vos paroles. D'accord ?
 
- J'avoue mal deviner la logique.
 
C'est pourtant simple. Réfléchissez. Vous admettez que les rencontres, les hasards, la destinée, vous modifient ? Agir vous change, non agir vous change autant. Eh bien, le processus est le même. Mais, au lieu d'attendre passivement que les événements vous fassent évoluer, vous prenez les devants.
 
La jeune femme remarqua alors que les yeux de Zacchary étaient très rouges. Gênée, elle détourna la tête. « Pauvre homme; la vieillesse doit peser mille ans, par cette chaleur ». Il continuait :
 
Vous captez le monde pour vous en nourrir. Et plus tard, plus tard... (Il baissa la voix) Vous ferez de même avec les gens. N'est-ce pas un fabuleux programme ?
 
~ En effet, accorda-t-elle, ne doutant plus d'avoir rencontré le sénile du village. « Probablement quelque blessure de guerre ou d'amour » songea-t-elle.
 
- Comptez sur ma présence. Votre jeu doit être passionnant. Puisque je vais vivre ici, autant  faire connaissance avec tout le monde. A demain, donc.
 
Elle fit mine de s'éloigner. Il la retint.
 
- Vous ne rencontrerez personne à cette heure. On mange et on dort, au village. Me permettez-vous de vous accompagner ?
 
Galamment, il lui tendit le bras qu'elle accepta avec un rire de gorge. « Ce vieillard est bien sympathique. Il profère des idées saugrenues, mais n'en est-il pas toujours ainsi quand on rencontre quelqu'un ? Une foule de détails doivent être ingurgités : ce qu'il aime, ce qu'il ressent, comment il réagit. Ce n'est qu'une fois ces détails assimilés qu'ils disparaissent pour laisser voir l'essentiel. Et puis, l'atmosphère me plaît. J'espère vivre ici des aventures palpitantes ». Elle savait que sa robe ne mettait pas son corps en valeur, mais qu'au moins elle serait remarquée. « Exister par mes seins et mes jambes. Choisir en reine le mâle du jour, après m'être diverti de sa danse d'amour. Blottie contre lui, m'enivrer de son odeur. La frénésie apaisée, je peux confier mon âme. Mais si nul homme ne remarque comme mes cuisses sont bonnes, il n'abaissera pas le niveau de mon océan intérieur. A qui donc confier mes petites particularités ? » Des ondes de chaleur soulevèrent sa poitrine et creusèrent son ventre.
 
Elle se refréna bien vite. Sa chair insatisfaite l'effrayait, de plus en plus. Le jour, elle se contentait d'être une gentille institutrice, aimant la vie tumultueuse des enfants. Mais le soir lui venaient d'étranges bouffées. L'air du temps était bien moite, les joues rougissaient seules, le plexus solaire était pris de vertige, le serpent d'énergie au bas du dos s'éveillait sans prévenir. « Il est bien compliqué d'être femme, songeait-elle en penchant le cou. Être un objet n'est que le préambule des relations humaines. Mais derrière ? » Derrière, il y avait quelqu'un en elle. Enfant, elle l'avait souvent constaté. Lorsqu'un problème de conscience la taraudait, un dialogue s'instaurait dans sa tête, entre la voix ennuyeuse de la raison, et le jappement sec du désir. Laetitia se demandait si chacun était blessé par la certitude d'être imparfait. Elle allait trouver la réponse, quand une sauterelle, passant devant son nez, dissipa ses réflexions. Un fugitif parfum de lavande flottait sur la garrigue semée de touffes de thym.
 
- Que c'est bon... Je suis heureuse d'avoir été mutée ici.
 
Quelques minutes plus tard, après avoir traversé des rues vides, ils arrivèrent sur le port. Y régnaient les habituelles odeurs de poisson, de bouillabaisse, d'ail et d'olives que le vent poussait vers la mer. Les pêcheurs étaient rentrés chez eux.
 
Lorsqu'il constata que Laetitia habitait la même maison que lui, Zacchary joua la surprise. Celle-ci était la plus belle du village, hacienda poussée en hauteur, immeuble carré cernant un jardin intérieur planté de quatre palmiers et d'un olivier. Il allait la quitter en lui rappelant qu'il restait à sa disposition, quand des cris perçants les firent sursauter.
 
- Au secours ! Au secours
 
- J'en ai assez, j'en ai assez, gronda Zacchary, qui avait compris de quoi il retournait.
 
Néanmoins, il fit le tour de la maison et pénétra dans la cour, suivi de l'institutrice. Levant les yeux, ils aperçurent Goujon, le visage rouge, les yeux exorbités, qui s'agitait à six mètres du sol, suspendu à la gouttière.
 
- Que se passe-t-il encore ? hurla le vieil homme au comble de l'énervement. On ne peut vous laisser seul un quart d'heure sans que vous éprouviez le besoin de détruire notre Vie Paisible. Je vous l'assure, vous n'aurez pas ma voix aux prochaines élections. Au besoin, je ferai campagne contre vous.
 
Il s'égosillait, trépignait ; Goujon, avec sa manie de se prendre pour un inventeur, l'excédait. Passe encore qu'il eût bu trente années de sa vie au service des buveurs de bière. Passe encore qu'il jardinât avec l'obstination d'un timide. Mais que ses inventions devinssent de plus en plus saugrenues, voilà qui dépassait les bornes * ,
 
Le maire bredouilla une plaidoirie d'onomatopées qui ne convainquit guère. Il manqua glisser, se rattrapa de justesse.
 
Zacchary, courtement honteux de s'être emporté, le rabroua :
 
- Vous pourriez vous tenir devant une dame qui ne vous a pas été présentée.
 
Il faut l'aider, dit Laetitia, s'attendant à voir tomber le gros monsieur d'un instant à l'autre.
 
- Pensez-vous. Bien fait pour lui. Et qu'il ne s'avise pas de recommencer, sinon je l'exclus du Jeu.
 
Et, tournant les talons, il alla cuver le fond de sa colère chez lui. Restée seule, la jeune femme fut désemparée. Pourquoi les glapissements de Goujon n'avaient-ils attiré personne ? Au troisième étage, un rideau se souleva. Friedrich colla son nez sur le carreau - elle vit avec une folle netteté battre les paupières - puis se retira. « Qu'ont-ils donc, tous ? »
 
- Échelle ! supplia le maire.
 
Laetitia regarda autour d'elle, haïssant le vieillard qui l'avait si lâchement abandonnée.
 
- A droite, couina-t-il, indiquant du pied un tas d'objets qu'il entreposait là. Elle s'en approcha, ne trouva rien. « Où a-t-il mis sa saleté d'échelle ? »
 
- Regardez le ciel, dit-elle, j'arrive. Surtout ne baissez pas les yeux.
 
Goujon se retenait de rire. Vraiment Zacchary avait trouvé une perle, ravissante de naïveté.
 
- Mais non, dit-il, la voyant saisir un couvercle de lessiveuse. Ceci me sert à étudier les différents sons des gouttes de pluie. Savez-vous que chaque goutte possède une individualité propre, différente par sa taille et sa vitesse ? Mais je n'ai pu encore déterminer si la goutte qui fait déborder le vase est d'une espèce plus solide. Prenez donc ce sac rouge. Apportez-le.
 
Sa position était plus confortable qu'il n'y paraissait. Cependant un reste de pudeur l'empêchait de se jouer de la jeune femme trop longtemps.
 
- Appuyez sur le bouton.
 
Elle finit par dénicher une tache noire qu'elle pressa. La détente la fit sursauter : avec un sifflement aigu le sac se gonfla, jusqu'à prendre la forme d'une grande échelle de plastique mou. Laetitia l'appuya contre la gouttière.
 
Goujon commença à descendre, s'effondra sur son tas d'objets hétéroclites. Avant que Laetitia eût crié, il s'était relevé et se massait en grommelant.
 
- J'aurais dû me douter que cette échelle ne supporterait pas mon poids. Vous n'auriez pas pu me le dire ? Vous êtes institutrice, non ? Et on s'étonne que l'école fabrique des analphabètes...
 
Furieuse, elle planta là le jardinier amateur. Il attendit qu'elle fût sortie de la cour pour se lancer à sa poursuite.
 
- Écoutez-moi, mademoiselle. Il fallait que je vous parle ainsi.
 
Il semblait sincère. « Jamais condamner sans appel »
 
- Il fallait qu'il croit... donner le change... suis un brave homme... Vous aurez besoin d'un allié... Je travaillerai dans l'ombre pour vous...
 
- Que faisiez-vous, là-haut ? demanda-t-elle se sentant gagner par l'indulgence.
 
Goujon lui montra fièrement un gros appareil suspendu à l'antenne de télévision.
 
- J'installais une poche solaire. Les rayons du soleil sont captés et restitués sous forme de chauffage. J'en suis au stade des recherches.
 
Cette fois, l'opinion de Laetitia était faite : elle se trouvait dans un village de fous. Qu'avait-elle raté pour mériter une telle mutation ? Elle se remémora le visage patelin du fonctionnaire du rectorat, lui décrivant le village ou un poste était vacant : « Le soleil y brille toute l'année. La vie, très calme, se partage entre la pêche, les parties de boule et les discussions sur les derniers exploits de l'équipe de rugby. J'ai rarement rencontré des gens aussi cultivés. Les jours de marché, il n'est pas rare de voir des ménagères robe fleurie comparer les mérites du merlan, du lieu et du colin en citant Socrate. Même les enfants semblent venir d'une autre planète : rieurs, studieux, respectueux des aînés... »
 
Il l'avait bien bernée. Dommage. L'endroit était plaisant. Elle n'y resterait pas. « Je comprends pourquoi le poste était vacant. Mes prédécesseurs doivent finir leurs jours à l'asile ».
 
- Merci encore, dit Goujon. Imaginez les applications de l'échelle gonflable. Je pourrais fabriquer des échelles gonflables de trois cents mètres de haut pour s'échapper des tours en feu. A terme, cela peut remplacer les parachutes. Pourquoi sauter dans le vide quand on peut tranquillement descendre à pied d'un avion ?
 
« Il est peut-être dangereux. Et si c'était un maniaque ? »
 
Une odeur de brûlé lui titilla les narines. Goujon escalada quatre à quatre l'escalier. Laetitia le suivit, sans trop savoir pourquoi. Dans la cuisine, le contenu d'une poêle était carbonisé.
 
- De quoi s'agissait-il ?
 
- Je l'ignore. J'ai ouvert une boîte de conserve envoyée par un ami. Un aliment qu'il a inventé et que je devais goûter. C'est une catastrophe.
 
« Sans doute pas, se dit la jeune femme. Si son ami lui ressemble... »
 
- Vous poussez l'amitié très loin.
 
- Lui essaie bien mes échelles. Bon, au travail, vous allez m'aider.
 
Elle redoutait de le voir sortir d'autres boîtes expérimentales, mais il ne prépara que des mets comestibles, tels que salades, œufs, pain. L'huile d'olive et les aromates gardaient une couleur naturelle.
 
Malgré l'inqualifiable fouillis qui régnait dans l'appartement, tout était d'une propreté rigoureuse. Le grand soleil de l'après-midi éclairait des piles de vieux journaux, des ustensiles variés dont Laetitia essaya d'imaginer l'usage. Dans une immense volière pépiaient u~e foule d'oiseaux multicolores. Un chat dormait dans un coin.
 
Vous vivez seul ? « Cela te regarde ? »
 
- Oui. Jaimerais bien avoir un gosse.
 
Divorcé ? « Pourquoi est-ce que je lui pose ce genre de questions ? Je suis indiscrète ».
 
- Non, je n'ai jamais été marié. Je pensais avoir le temps, plus tard. Mais plus tard n'est jamais arrivé, ou bien je l'ai loupé. Je vieillirai seul, cela fait mal d'y penser. On n'est jamais vraiment seul. Enfin, mon enfant est gentil, bien que je ne l'aie pas vu depuis toujours. S'il savait, Zacchary en mourrait de jalousie.
 
« Que dit-il, mon Dieu, que dit-il ? A-t-il un gosse oui ou non, et quel rapport avec Zacchary ? »
 
- L'un et l'autre ont le même esprit, continua Goujon. Malins comme des singes prestidigitateurs, têtus comme des ânes en bois. Pour un peu, on croirait à leurs tours.
 
Il baissa la voix et conclut, presque inaudible.
 
- Zacchary est presque gâteux... A force de faire bouillir des idées bizarres dans sa cervelle, celle-ci a rétréci.
 
Brusquement, il lui confia les oignons à éplucher pendant qu'il allumait une énorme cuisinière chromée.
 
- Elle fonctionne au vent... Un cadeau... J'ai installé une éolienne sur le toit. Mes repas cuisent gratuitement. Bien sûr, c'est un peu long.
 
- Et quand il n'y a pas de vent ?
 
- Manger froid de temps à autre n'a jamais fait de mal à personne.
 
- Mais, dit-elle en pleurant à cause des oignons, qu'est-ce qui vous pousse à vouloir inventer ces objets ? Et toutes ces montres ?
 
Eh bien... J'ai aimé mon travail. Toute ma vie, j'étais l'employé modèle, le moule en quelque sorte... Heureux chaque matin du bonheur des fenêtres : je savais que le monde déambulait au-delà de mes lunettes. Les yeux fermés, je pourrais reconnaître les mille bières qui existent dans le monde. Mais j'aurais aimé être utile... « Trop tard ! trop tard ! » me répètent mes montres, ironiques. Trop tard est mon ami.
 
Quelques minutes plus tard, ils s'installaient devant des assiettes copieusement remplies d'omelette aux herbes à peine cuite. Laetitia s'apprêtait à manger, quand Goujon sursauta :
 
- Je viens d'avoir une idée ! Mes roses ne poussent que pour un jour car elles manquent de principe féminin. Voudriez-vous leur parler, demain ?
 
Sans écouter sa réponse, il avala goulÛment son repas, puis se leva, et lui serra la main. Ensuite il s'étendit sur le canapé et s'endormit en ronflant.
 
Décontenancée, Laetitia abandonna son assiette et sortit de l'appartement. Sur le palier, elle buta contre Friedrich qui la dévisageait sans vergogne.
 
- Déjà en train de courir les pantalons, La Cuisse ?
 
- Imbécile ! Monsieur Goujon pourrait être mon père.
 
- Il l'est peut-être.
 
Avec son air d'ange confiné au paradis, sa bouche mutine, il était attirant. Il avait revêtu un ensemble de plâtrier en soie blanche qui faisait ressortir son hâle.
 
- Vous courez après l'homme comme la nuit court après le jour, continua-t-il. Et quand les gosses sont énervés, vous les calmez en soulevant vos jupes.
 
- Décidément, l'injure est le mode de communication des habitants de ce village.
 
- N'auriez-vous pas un jeune frère vous ressemblant ?
 
- Ah, parce que vous êtes... vous êtes... Dégoûtant !
 
- On le dit. Pour une femme, vous avez de bien jolies jambes. Voulez-vous que je vous engage comme bonniche ? Le soir, vous me borderiez. Parfois je vous surprendrais dans la salle de bains.
 
- Profitez-en, vous n'aurez guère l'occasion d'exercer vos sarcasmes. Je ne resterai pas plus de quelques jours parmi vous.
 
- Cela m'étonnerait... Bon, excusez-moi, la nuit approche. J'ai la manie de méditer sur les événements de la journée. J'essaie de comprendre pourquoi la suite de gestes que j'effectue constitue une vie.
 
Il passa devant elle, et monta au troisième. Juste en face de chez elle. « Ça promet ». Dépitée et frustrée Laetitia se réfugia dans son appartement. Celui-ci lui plaisait à moitié. Il manquait d'âme. Meubles et objets étaient disposés au hasard. Elle avait hâte de personnaliser cet ensemble disparate : une table basse qui eût pu être jolie, près de la fenêtre ; un canapé de cuir blanc relégué près de la porte d'entrée, un vaisselier rustique qu'elle se proposait de revernir.
 
Elle changerait les rideaux, aussi. « Ma vieille, si tu te mets à réfléchir à la manière d'améliorer ton nid, c'est que tu t'installes ! » De nouveau, elle se demanda pourquoi on avait tenu à ce qu'elle vînt ici. Climat idyllique, village agréable, paysage charmant et la plage à deux pas. Mais cette atmosphère bizarre, ludique et grave à la fois... Zacchary, peut-être ? « C'est le plus redoutable de ceux que j'ai rencontrés aujourd'hui. Si je pars, ils auront gagné. Je ne sais pas à quoi ils jouent, mais j'ai bien l'intention de dérégler leurs habitudes ».
 
Elle s'apprêtait à brancher sa télévision, un vieux coucou ne captant que deux chaînes, quand un grattement sur la porte attira son attention. Elle s'empara d'un pistolet d'alarme.
 
- Qui est-ce ?
 
- C'est moi.
 
Rassurée, elle ouvrit. Zacchary jeta un regard amusé à l'arme.
 
- Ici, nous ne dormons pas encore la tête sur un fusil. Des ondes de haine nous traversent, il faut les examiner, les transformer en énergie positive... Votre nouvelle installation vous plaît ?
 
- J'arrangerai ce désordre. J'ai été très choquée par votre comportement quand monsieur Goujon risquait sa vie. Je tenais à vous le dire.
 
- Bientôt, vous ferez comme moi, dit-il, indulgent. Si on le laisse agir, il fera sauter l'immeuble sous prétexte d'inventer une pile solaire ou lunaire. Passe encore sa passion du jardinage, du bricolage, de l'horlogerie - domaine où il excelle - mais cet acharné du concours Lépine entend nous embringuer dans ses exploits. J'espère qu'il ne vous a pas régalée de ses conserves ?
 
- Cela avait brûlé.
 
- Veinarde. Figurez-vous qu'il a prétendu un jour me faire ingurgiter une soupe de coquilles d'escargots broyées dans un mélange de soja et d'herbe, du gazon, m'entendez-vous ? « Le goût en est relevé par une sauce d'échalotes et d'épices de ma composition », répétait-il pour m'allécher.
 
- Je trouve très bien que des citoyens se préoccupent de l'avenir...
 
- Bien, coupa-t-il. Alliez-vous vous coucher ? Personne ne s'intéresse à moi, la directrice de l'école est absente pour trois jours.Venez, nous sortons.
 
- Où ? Je ne suis pas prête ! Attendez au moins que je me recoiffe.
 
Sans écouter ses jérémiades, il l'entraîna dans les escaliers. Dehors, le soir tombant les enveloppa de fraîcheur. Laetitia frissonna et se serra contre le vieillard. La silhouette de l'olivier se découpait contre les carrés lumineux des fenêtres. D'au-delà de l'immeuble leur parvenaient les bruits assourdis de la vie des autres. La jeune femme se laissa prendre au charme des parfums et des sons habitant la nuit méridionale.
 
Zacchary soupira. Jadis, jeune, il appréhendait moins bien la fuite du temps, cet éblouissernent de secondes, éboulement doux à l'oreille. « Le temps est tendre » disait-il pour exprimer son désir d'y laisser l'empreinte de ses dents et son incapacité à l'enfouir tout entier en lui. Oui, il avait vécu comme vivent les jeunes, dans l'immortalité. Aujourd'hui, ayant la chance d'être flétri par la perte des êtres chers, libéré des impératifs de la passion, il se sentait prêt à affronter l'évidence : la vie au fur et à mesure qu'on se dissout, retrouve la fragrance de l'éternité.
 
« L'oiseau de la vie et de la mort palpite encore en moi ».
 
Rien, dans l'âge tendre, ne l'avait pousse a s'interroger, à tamiser sa mémoire pour en extraire cette quintessence : un nom sur une pierre tombale. Tandis que le grand-âge, l'atteignant dans ce coin d'Europe refleurissante, lui concoctait une philosophie. La question naissait de la solitude. Son histoire était des plus simples. Il s'agissait d'un brave homme, un de ceux qui sont la proie des Attilas, un de ces fantassins qui ignorent l'Histoire et pour qui les grandes épopées riment avec deuil et invalidité.

Trop pauvre pour s'enrichir, trop intelligent pour vivre des autres, il avait choisi l'armée qui seule, pouvait lui apporter la paix. La guerre avait éclaté. Envoyé au front, il s'était laissé cueillir par une fleur défraîchie, une ronde et grasse femelle, mascotte du régiment. Le front haut de Zacchary, son allure séduisante, l'avait convaincue qu'il était d'origine noble - quelque fils de famille obligé de s'engager pour couvrir une dette d'honneur - et qu'il retrouverait la fortune à la fin des hostilités. Et s'il mourait, elle serait veuve ; quoi de plus charmant qu'une veuve ? Il l'aima beaucoup en dépit d'une infidélité fanatique.
 
D’abord, les années avaient défilé dans le calme. La guerre terminée, il n'avait plus voulu y penser. Pourtant cela avait été le début de cette fracture de l'âme qui le hantait. Allongé sur un lit, dans une chambre blanche, il s'était souvent éveillé avec l'impression d'être à l'hospice. Quels monstres avaient surgi en lui ? Il prohibait les souvenirs. En vain : les blessures s'ouvraient indéfiniment.
 
Les fréquentes disputes avec sa femme, qui lui reprochait son manque d'empressement (« Tu es câlin, ça oui, mais ça ne suffit pas à une femme ») l'avaient à peine ridé. Il l'adorait, certes, mais plus encore ce qui bouge et coule de la vie, ce qui embaume, geint, rit, chante. Par instants, un désir frénétique le traversait, d'embrasser la première venue, quand il réalisait sa désagrégation. C'est de cette désagrégation qu'il cherchait la clé, comme si le fait de comprendre pourquoi il s'éboulait l'eût introduit dans un univers d'acuité intellectuelle.
 
Il avait pourtant toujours été conscient, de façon confuse, d'une destinée singulière. A quatre-vingt-dix ans, il était encore en vie. Début de preuve. Bien sûr, ses épaules portaient moins bien le monde ; la vitesse de ses gestes ralentissait jusqu'à atteindre une quasi-immobilité. Libre, partageant le bien-être des pierres, il se savait lié aux autres, dans une fresque intérieure aux couleurs éteintes.
« Tu es moi », disaient les yeux des gens. « Je suis toi », répondait le vent dans les feuillages.

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