|
Bernard Raquin est romancier.
Il a publié de nombreux ouvrages de psychologie pratique
et de spiritualité.
Voir aussi Total
Detox,
toutes les techniques de détoxication
pour perdre du poids sans régime.
LA VIE EST ICI
Roman de Bernard Raquin
Chapitre 1
Très tôt, Zacchary
promena
sa solitude dans le matin clairet. L'ample odeur de la mer
l'enchantait,
et plus encore la vue de l'écume ourlant la coque des voiliers
et
des barques. Les mâts couinaient dans le vent léger.
Il scruta un long moment le décor, dans l'espoir de
découvrir
un détail qui eût pu servir de point de départ
à
une conversation : nouveau venu, pêche miraculeuse ; quelque
chose
qui eût permis d'emplir l'atmosphère de la musique des
mots.
Rien. Le monde se reposait. La journée serait lisse comme un foc
tendu.
Zacchary devrait discuter seul. D'ailleurs, les autres pêcheurs
l'ennuyaient.
lis le trouvaient trop vieux pour ployer ses membres filiformes sur des
filets,
les haler à l'arrière de sa barque et les remorquer sur
le
sable. Tout juste bon à contempler dans le remous son visage
cerné
d'une auréole de cheveux blancs.
Il déambula donc au gré de sa fantaisie. Était-ce
à
cause de l'excès d'air qu'il suffoquait ? En tout cas, il
n'avait
pas envie de participer à la partie de cartes du lendemain soir.
Le
Jeu lui paraissait vain. Cela ne s'était jamais produit.
D'habitude, le défilé des jours semblait trop lent,
c'était
du déjà vu : il y avait les jours sombres d'où
jaillissait
l'éclair du rasoir ou le cri du fait-divers, la rumeur des
bottes
; les « jours heureux » : des vieillards argentés
jouaient
les figurants tandis qu'un garçon brun s'allongeait sur l'herbe
près d'une jeune fille. Et la dernière catégorie
de jours, les plus
nombreux, qui tiraient à la ligne.
Bien entendu, entre les temps forts de l'existence toutes sortes
d'événements
se produisaient : le plaisir du garçon se fondait dans les yeux
de
la jeune fille ; il arrivait qu'on s'aimât. Parfois, même
les
femmes étaient heureuses. Puis on travaillait, on criait injures
et espoirs, on votait, on baissait la tête, on berçait son
enfant, on faisait la guerre. Pour finir on regrettait.
A cet instant, Zacchary la croisa. Elle avait souri, sans doute. Jolie
jeune
femme, rousse et blanche. Il sourit, trop tard. D'où venait-elle
?
Aimait-elle le parfum du maquis sur les collines ? Il suivit des yeux
la
silhouette de l'étrangère, qui s'évapora dans
l'ombre
des ruelles.
« L'épisode est clos. Et puis le village ne lui permettra
pas
de se cacher longtemps. J'essaierai sur elle mes talents de
séducteur.
»
S'il appréciait la courbe d'un dos ou la jonction du cou et de
l'épaule,
tout fantasme supplémentaire lui était interdit, à
cause
d'une fâcheuse impuissance. Ayant aussi perdu l'appétit,
il
ne lui restait qu'à élever son âme. Depuis
toujours,
il avait refusé d'être le jardinier de son inconscient,
pour
ne pas, disait-il, déterrer un mort. Il pouvait ainsi voir
frétiller
la vie des autres, sans crainte d'être mordu. Le reste
était
facile : on empilait les années perdues dans les casiers de la
mémoire
et on prenait la clé des champs. Hélas parfois les
souvenirs
se révoltaient en actes refoulés ou sublimés.
Zacchary
en pleurait. Craignant de ne pouvoir tenir le monde à
l'intérieur,
il tentait de le rejeter hors de lui. Ridicule espoir. Il se hâta
d'en
rire, de ce rire un peu fêlé qui jadis emplissait
d'émoi
les jeunes filles.
« Ce que tu peux être idiot, tout de même. Ce doit
être,
enfin, une atteinte de l'âge. »
Guilleret, il reprit sa marche. Il fut bientôt hors du village.
Ce
dernier, niché comme un tatouage entre deux mamelons de
garrigue,
lui semblait le stade optimal de la civilisation. Il le contempla de
longues
minutes, se plaisant à deviner la vie des habitants. Le
boulanger
faisait la sieste avec l'assurance d'un matou tranquille. Sa femme, une
boule de graisse rose, chantonnait pieds nus sur le carrelage de la
cuisine. Elle regardait tour à tour ses enfants se chamaillant,
les mouches bourdonnant. Un service à liqueur posé sur le
buffet se reflétait
dans ses yeux. Elle soupira, la chaleur au ventre, un filet de sueur
entre
les seins.
Le père Cohen, géant tonitruant, recomptait pour la
millième
fois le nombre de villageois qu'il pouvait considérer comme
Acquis,
Possibles, ou Difficiles. Sa générosité
l'empêchait
de classer quiconque sous la rubrique Impossibles. Il n'accordait qu'un
intérêt condescendant aux ors de l'église, reliques
des maladies infantiles
de la foi. Pourtant, l'an dernier, le cambriolage d'œuvres d'art dans
une
chapelle isolée avait peiné sa conscience. Il furetait
sans
cesse pour aider son prochain, se laissait inviter par les deux foyers
israélites
du village ; ceux-ci n'osaient l'accuser de traîtrise.
Après
tout, les Juifs avaient déjà donné aux
chrétiens
Jésus et Judas, ils pouvaient bien leur abandonner un
curé
de campagne. De même, Cohen n'oubliait pas d'aller saluer les
ouvriers
mahométans lorsque des chantiers les appelaient dans les parages.
Zacchary se remémora aussi Alain Goujon, le maire ventripotent,
inventeur
débile ou génial, dont le triomphal accent
méridional
assurait régulièrement la réélection. Et
puis
le beau Friedrich et ses manières « à la
Saint-Germain
des Prés. »
Dans la chaleur orange, le paysage semblait figé de silence - le
vacarme des cigales n'était pas considéré comme du
bruit.
Au loin, la mer frémissait sous le vent.
« Ce village, cette plage, ces visages composent une fresque dont
je
dois retrouver le sens, songea-t-il. Une séquence de vie
majuscule,
un fruit sauvage que l'on palpe et hume avant de le croquer.
L'éden
dans la bouche ! »
Revigoré par cette perspective, Zacchary s'élança
vitement
sur le chemin en sifflotant son air favori : « Continue, temps,
tu
es si beau. » Et de fait, le temps laissait comme un sillage
verdi sur
sa peau ocrée.
- Quels sont ces sillons couleur de scarabée sur tes joues
fripées
? demandait Friedrich Lefol, quand il voulait se divertir.
« Insolent voisin, toi dont les manières et le raffinement
eussent
ébloui l'antique Athènes, que ne te jettes-tu dans les
rues
de la ville, pour n'en plus revenir ? »
Mais Zacchary ne disait rien. Il était fatigué et portait
un
prénom qui eût mieux convenu à un
éléphant,
ce qui explique peut-être son mutisme. Surtout, il ne
désirait
pas que Friedrich déménageât :, il aurait besoin de
lui.
Il repensa à la jeune femme rousse qu'il venait de croiser. Il
fallait
lui parler, la retenir. Sinon, elle disparaîtrait. On l'en
accuserait,
une fois de plus. En effet, la rumeur publique l'avait sacré
magicien.
L'origine de tout événement non scientifiquement
explicable
- la plupart des actes humains - lui était attribuée.
Dès
l'âge de deux ans, sous prétexte qu'une feuille
s'était
posée sur son berceau après qu'il le lui eût
demandé,
il s'était senti investi d'une mission. On le disait capable de
se transformer en n'importe qui, n'importe où. Mais il n'abusait
pas
de ces facultés, pour ne pas provoquer le rire sur son passage.
Déjà,
quand il menaçait « d'effriter la laide carapace du moi
»,
les gens posaient la main sur leur sexe, comme s'ils étaient nus.
« Toi, le vieux fou, lui répétait-on, contente-toi
de
traîner ta carriole de bois, en houspillant ton bourrin
fatigué,
sans chercher à nourrir le monde. Si l'homme devait changer, ce
serait fait depuis belle lurette. Tu ne peux, Zacchary, réaliser
ton aspect burlesque, lorsque tu déambules à la
tombée du jour, ramassant dans le caniveau les instants morts.
Accoudés sur le zinc, sirotant un pastis glacé, nous
avons du mal à retenir nos larmes
de rire. Sais-tu qu'avec ton odeur de poisson, tu ressembles à
un
voleur d'enfants ? Voleur, tu as dû l'être dans une vie
antérieure.
Notre rire se pose sur les glaçons dans l'alcool opaque, et nous
nous
demandons à quel moment on verra le jour à travers ta
tête
fêlée. »
Le vieillard s'arrêta pour souffler. D'où il se tenait, il
pouvait voir la mer, semblable à un livre froissé. Une
enivrante
odeur de pin et de lavande le titillait. Au loin, un bateau tirait un
skieur
parmi des gerbes blanches. Longuement, Zacchary scruta l'horizon, car
toujours
il attendait quelqu'un qui ne venait pas.
- Ce sera pour plus tard, murmura-t-il.
Frétillant de joie sans raison, il arriva à la hauteur de
Goujon, qui se tenait derrière sa barrière de roses,
devant
cette maison où il ne dormait jamais. C'était un assez
gros
monsieur, aux joues couleur de jambon, au sourire béat. Une
grosse
moustache triangulaire, du même noir que ses rares cheveux,
formait
un pont naturel au-dessus de ses lèvres cerise. Comme il avait
la
vue intermittente, il arborait une paire de lunettes ovales,
trouvées
dans quelque pochette-surprise de la sécurité sociale.
Elles
ne lui seyaient pas du tout. A ce visage rond, il eût fallu des
verres circulaires. Mais comme il était asymétrique on ne
s'en apercevait
pas.
Goujon était retraité. Il avait abeillé durant un
tiers
de siècle dans une brasserie belge, en qualité de
goûteur
de bière. Rentré au pays, il avait intrigué pour
être
élu maire. Comme il avait conservé, entre orge et
houblon,
un accent impérial, les villageois lui avaient pardonné
son
long exil. Seul un quarteron d'irréductibles le regardait comme
un
« estranger » venu semer la discorde parmi les buveurs de
vin
et d'anisette. Les gens sont parfois méchants, dit Dieu.
De nature cigalesque, il n'avait pas songé à la
dessiccation
du blé dans les banques. Au lieu de spéculer en aigrefin,
il
s'était contenté de laisser des messieurs sérieux
gérer
son petit bien. Las, ce dernier avait fondu comme un vœu de
chasteté
dans un harem. Il ne lui restait pour tout pécule que la maigre
enveloppe
allouée par le gouvernement aux électeurs vermeil. A quoi
s'ajoutait
un mandat libellé en francs belges, qui lui valait la
considération des postiers, et de longues discussions sur ce
pays aussi plat que les femmes
y étaient rondes. En plus, pour poursuivre ses recherches, il
faisait
des ménages chez le marquis Friedrich Lefol. Lui, chez ce
godelureau
festoyant en douteuse compagnie ! Les commères du village, qui
faisaient
office de chœur antique, en demeuraient pantois. Un matin, au sortir
d'une excessive nuit blanche, ce caniche aux hanches de cristal avait
trouvé
l'endroit exquis et s'y était fixé.
Zacchary s'en souvenait fort bien. D'abord était arrivé
Goujon,
et sa retraite de malts choisis. Il y avait plusieurs années que
lui-même
vivait ici, après une arrivée dans des circonstances
qu'il
ne souhaitait pas élucider. Ensuite, cela avait
été
au tour du divin marquis.
Et aujourd'hui, par cet après-midi doré, cette jeune
femme.
Très jolie personne, certes. Délicate pomme d'amour qu'il
eût aimé rapiner, comme avant. « Comment
était-ce, déjà,
avant ? Ah oui : le lys de son ventre, la pêche de ses joues, la
soie
de ses cuisses, le clapotis de son rire et par-dessus tout, le parfum
ivre
de sa chair alanguie. C'était chic, la vie, avant. »
Dès lors, comment expliquer ce picotement au bout des doigts,
annonciateur d'inquiétude
et d'excitation ?
- Comment allez-vous ? demanda une voix aimable.
Le vieil homme eut un regard de compassion pour ce pauvre jardinier.
- Très bien, Goujon, et vous ?
La margoulette du maire s'épanouit :
- Très bien, mais mes roses me donnent du souci. La floraison
est...
Je ne désespère pas de...
- Je n'en doute pas, coupa Zacchary, qui craignait les
débordements
horticulturistes de son voisin.
Ils échangèrent encore quelques considérations sur
a)
le temps qu'il faisait et dont on espérait qu'il resterait
stable,
sans ce maudit mistral qui vous donne la migraine ; b) les habitants du
village
qui préféreraient toujours une vie détendue
à
une hypertension productive et qui avaient bien raison ; c) le cagnard
qui
tapait trop fort, un peu de vent ne gâterait rien ; d) ce village
qui
décidément manquait d'animation.
Ces hautes réflexions les retinrent une dizaine de minutes dans
ui
face à face gentiment pathétique, après quoi
chacun
fut rendu à ses occupations. Alain Goujon se précipita
sur
son sécateur, et l'on vit voltiger les fleurs dans un
halètement
saccadé du ciseau. Zacchary jouit un instant de ce ballet
forcené
de pétales et de branchettes bondissantes, puis
s'éloigna.
Il n'avait pas jugé utile de détromper le maire sur la
nature
exacte de son sol. A quoi bon ? Le jardinier amateur était
persuadé
que son talent seul engendrait d'aussi belles roses. La
vérité était tout autre : le sol, par quelque
propriété occulte
dont Zacchary se croyait le détenteur, faisait pousser
d'opulentes
roses pour les faner le soir. Il fallait voir, au matin, les bourgeons
éclore
comme on bâille d'aise, et s'éparpiller au
crépuscule
comme pétales de sang. Ces roses vivaient à la
manière
des souvenirs : en accéléré.
« Et cet olibrius de Goujon s'imagine rompre l'enchantement
funeste
en tailladant à qui mieux mieux, songeait le vieillard. Ah,
l'honnête
individu ! Comme il fleure bon la terre natale. C'est toujours
réjouissant
à contempler, un homme se nourrissant d'espoir - et d'une grande
quantité
d'aliments - alors que non loin la tombe s'impatiente. J'envie ces
hommes
de terre, qui ameutent l'absolu pour régler des angoissettes.
Comme
ils ne connaissent que quelques mots de la langue du temps, ils font
mine
de ne pas comprendre ses injonctions. Un être de lumière
déroule
devant eux le tapis rouge de l'éternité. Ils amassent des
cailloux, les thésaurisent, les dilapident. Avec les pilotis des
terreurs ataviques,
ils construisent des maisons en dur, rêvent de posséder
tapis et meubles pour plusieurs générations. Visage
solennel, ces terriens moyens ramènent frileusement leurs
enfants et leurs biens sous leurs ailes soignées. Le temps ne
leur laisse nulle empreinte
de dieu, si ce n'est quelques douleurs lombaires et rides sapientales.
Ils savent qu'ils ont toujours vécu, qu'ils vivront encore, que
l'immortalité est un acquis social de leur race : celle qui
bâtit des temples dédiés à leur image, celle
qui se laisse émouvoir par le subtil parfum de la nuit, ou le
cri chaviré d'un nouveau-né ».
Bientôt Zacchary parvint au but de sa balade le mur d'amour, qui
dressait
ses circonvolutions hors du village. Nul ne savait d'où venait
ce
nom. La rumeur publique, héritée d'époques
empiriques, lui prêtait des pouvoirs. A première vue, il
s'agissait d'un mur ordinaire, composé d'un amoncellement de
pierres et de coquillages. On pouvait le longer mille fois sans rien
remarquer. Si toutefois on savait,
il était loisible d'y déchiffrer la magique
cohérence
du monde. Ce mur d'amour portait la mémoire de chacun ; dans ses
reflets nacrés renaissaient les jours hors d'usage ; ses
interstices recelaient des visages graves et narquois ; les amis
abandonnés une génération plus tôt y
retrouvaient leur fraîcheur ; les paroles évanouies de
l'amant et de l'amante de jadis y bruissaient en brouhaha heureux.
Discrètement, il sortit un coquillage ramassé pour
l'occasion,
un bigorneau ordinaire, mais d'un gris si camaïeu qu'on
l'eût
dit moulé dans une larme divine, larme d'une douleur sans nom.
Redoublant
de vigilance, il le déposa sur le faîte. Durant
l'opération,
il ferma les yeux, car, pour y avoir succombé, ou cru y
succomber,
il connaissait ses pièges. Bien sûr, il aurait pu apporter
des
cargaisons de coquilles variées, pour rehausser d'un coup le mur
de
dix centimètres. Mais une crainte quasi-mystique l'en
dissuadait.
Il ne servait à rien d'augmenter la vitesse de la lumière.
Ayant fait, il se retira à reculons, avec la douce certitude
d'avoir
œuvré pour l'élimination du hasard. Son talon
trébucha
sur une traîtresse pierre, le précipitant comme un
mât
brisé sur le sol. L'air d'un singe maintenant, grommelant,
ahanant.
Il prit à témoin l'univers, le soleil tapant et les
étoiles
à la course oblique :
- Qu'ai-je fait à l'éventuel Dieu, gémit-il, pour
être
jeté à terre comme un ballot d'os ? Tout cela parce que
je
suis doué de pouvoirs arrachés au tombeau. Ah Dieu
inexistant,
que ne m'as-tu fait plus faible que je ne suis, pour n'avoir que la
force
de te craindre, sans celle de te défier ?
Content de lui, il répéta sa formule, soliloqua quelques
loques
de minutes ; d'autant plus qu'il doutait que Dieu se donnât la
peine
d'exister. Mais ni l'univers, ni le soleil tapant, ni les
étoiles
à la course oblique, ne lui donnèrent la répartie.
Si
bien qu'il se tut. Seuls les oiseaux haletants et apathiques, et
quelques
obstinées cigales, l'approuvèrent. Trop chaud pour se
mêler
d'une conversation transcendante.
Il s'apprêtait à se relever, quand un mouvement sur le
paysage
attira son attention. Il se plaqua sur le sol caillouteux,
élimant
davantage encore sa peau fine : Friedrich nonchalant et guindé
avançait
vers lui. Ce dernier était, comme à l'accoutumée,
vêtu
avec la plus extrême recherche : pantalon de soie mauve, chemise
d'hermine
blanche, canotier ridicule. Sur sa frêle tête, ce
couvre-chef
évoquait une auréole. Avec ses boucles auburn, sa moue
chagrine,
son regard de séraphin naïf, il eût séduit les
statues
: ce que la médisance, volontiers prêteuse, lui attribuait
d'ailleurs.
Ses escarpins de toile applaudissaient sur les pierres, clic-clac,
clic-clac.
- Pourquoi me harcèle-t-il? renauda le vieil homme.
L'accoutrement de son voisin lui déplaisait, même s'il en
admettait
à contre-cœur les moeurs minoritaires.
Les pas se rapprochèrent. Zacchary leva les yeux,
humilié,
sous le regard goguenard du prétendu marquis.
- Ohé, l'homme aux cheveux décolorés par
l'écume
de l'âge ! Que voilà une posture immorale pour fêter
vos cent ans, accroupi et l'oeil tourné au septième ciel.
Vous
attendriez de moi un service inédit que je n'en serais pas
autrement étonné.
Furieux, Zacchary se leva d'un bond, oubliant ses douleurs
vertébrales.
- Gardez vos insolences pour vous, noble de pacotille. Vos
ancêtres
s'illustrèrent peut-être le dard à la main, mais
vous
avez singulièrement déplacé le sens du fait
d'armes.
Je méprise vos moeurs importées.
- Je vous savais dindon, ricana Friedrich, mais à ce point non !
Vous
croyez-vous encore de la prime jeunesse pour espérer les avances
d'un
progressiste ? Pensez-vous que sur l'Olympe on cuisine au beurre rance ?
Le vieillard domina sa colère. Les allusions à son
âge
le laissaient froid. Mais que ce freluquet pût avoir le dernier
mot,
jamais. De tous, ce voisin était le plus énervant.
Zacchary
ne se sentait aucun lien avec lui, d'aucune espèce.
Réfléchir
à « je est un autre » ou « aime ton prochain
toi-même
» en pensant à Friedrich le décourageait. Il en
arrivait
à douter de son intuition, qu'il appelait avec pompe :
Théorie
de l'Individu. « Je est Friedrich. Aime Friedrich, ton autre
toi-même.
Beurk ».
Pour se raccrocher, dans les marécages de ses pensées,
à
quelque mesquine bouée, Zacchary désigna la clé en
or
pendue au cou de son adversaire.
- Et vous, de quel droit volez-vous les symboles de ceux qui vous
nourrissent,
comme les têtes de vos victimes ?
Sans doute ignorez-vous que la mode en a été
lancée
par une joyeuse assemblée d'éphèbes dont je suis
fondateur
et membre bienfaiteur.
- Vous approchez de quarante ans, je crois. J'imagine que cette
assemblée
vous conserve en qualité de bouffon.
- Quant à vous, vous puez l'homme, mon cher.
Il éclata d'un rire très snob, dans les notes hautes,
mais
se trompa d'octave et toussa, ce qui le fit rougir.
- Trêve de plaisanterie, que venez-vous rôder autour de ma
plante
?
Pour mieux traîner près du mur d'amour et en percer le
secret,
Friedrich avait inventé cette histoire de plante dont il
feignait
de s'occuper.
Personne n'était dupe, mais que faire ? C'était terrain
communal.
Zacchary ne l'écoutait plus. A grandes enjambées, il
s'éloigna.
« Friedrich a beau noyer sa plante de fortifiants, jamais elle ne
dépassera
le mur. Au besoin je la ferai crever ! » Il parcourut au pas de
course la distance le séparant du village. La chaleur
brûlait ses yeux. Il ne distinguait du monde que de vagues
contours distillés par une lumière irisée. Au
loin, la tache majestueuse de la mer confondue au soleil ; les oreilles
bercées par le crin crin striduleux des cigales
; la bouche sèche ; les poings serrés
d'appréhension
: parviendrait-il à une conclusion rapide ? Ou bien mourrait-il
frustré, comme une partition inachevée qui roule entre
les lattes du plancher lors de l'infarctus de son compositeur ?
Dans ce décor paradisiaque montait une sourde interrogation,
où
son âme tenait sa source : fêtes, joies, bonheur du temps
rieur
mêlé à toute chose.
Sa colère n'était pas encore tombée lorsqu'il
heurta
de plein fouet la jeune femme à l'entrée du village.
Je suis l'avant-dernier des hommes, bredouilla-t-il.
Il n'y a pas de mal, j'étais dans mes pensées. Je suis
très
distraite. Mais dites-moi, pourquoi « l'avant-dernier des hommes
?
»
- Les derniers seront les premiers, or je n'ai pas l'âme d'un
chef.
il usait de ce ton cérémonieux qu'il adoptait chaque fois
qu'il
était embarrassé. Tout en parlant, il l'observait avec
attention.
Quel serait son rÔle ? Belle femme, à la chair propice aux
illusions
de midi, les cheveux d'un roux modéré, le visage
constellé
d'une voie lactée de taches de son, les yeux vert pervenche.
Elle
portait une robe noire très stricte qui devait lui tenir trop
chaud.
Zacchary imagina la moiteur du ventre, éluda ses pensées.
« Une excellente recrue, j'imagine ».
- Comment vous appelez-vous ?
- Laetitia, je crois...
Un silence, appuyé par un plissement effronté des
commissures.
Zacchary se garda d'insister ; il se savait trop vulnérable sur
ce
point. La situation risquait de devenir incommode.
- Le climat est-il toujours aussi agréable ? demanda-t-elle
d'une
voix mélodieuse, histoire de prolonger l'instant.
- Oui. Vous aimerez ce ciel infiniment bleu, parfois traversé
d'orages
diluviens, ou agité durant de longs jours par le vent. Les gens
sont
charmants, aussi. Sans doute.
Elle sourit, découvrant les dents de lait d'une lionne. Sous sa
robe
noire, elle respirait très vite.
Le genre de femme qui plaisait à Zacchary. Comme tous les genres
d'ailleurs.
« Ah ! si seulement mon corps n'était pas si
indifférent,
je trouverais plus vite la réponse à mes questions
».
Pris d'une inspiration, il lui saisit le bras.
- Voudriez-vous jouer avec nous, demain soir ? Nous nous
réunissons
chaque semaine pour un tarot particulier. Ce jeu n'a pas pour but de
distraire,
mais de...
- Vraiment ? dit-elle de sa voix musicale, comme elle aurait dit :
«
La poste va bientôt fermer ».
- Nous poursuivons cette partie depuis très longtemps mais faute
de
sang neuf nous tournons en rond. Votre présence
déclencherait
des phénomènes !
~ De quel ordre ? demanda-t-elle pour faire plaisir au vieil original.
Zacchary ne répondit pas tout de suite. Sa vie lisse lui parut
sans
intérêt, elle n'actionnait personne. Si, pour une fois, il
expérimentait
ses prétentions ? Il hésita, mais son caractère
facétieux
le poussa à se dévoiler. Du doigt, il montra le village :
maisons
de pierres accroupies sous la chaleur, rues désertées par
les
poules picorantes, fontaines torpillées par la blancheur de la
lumière,
auvents délaissés sous lesquels patientaient des
étals
de légumes et d'articles de plage.
- Vous comprenez, il s'agit, par exemple, de faire
pénétrer
ce village dans votre cerveau. Vous le capturez dans la pupille,
l'introduisez
dans la mémoire. Ensuite, il est charrié dans le
charivari
de votre chair, il est distillé dans le style de vos gestes,
parodié
dans vos paroles. D'accord ?
- J'avoue mal deviner la logique.
C'est pourtant simple. Réfléchissez. Vous admettez que
les
rencontres, les hasards, la destinée, vous modifient ? Agir vous
change,
non agir vous change autant. Eh bien, le processus est le même.
Mais,
au lieu d'attendre passivement que les événements vous
fassent
évoluer, vous prenez les devants.
La jeune femme remarqua alors que les yeux de Zacchary étaient
très
rouges. Gênée, elle détourna la tête. «
Pauvre
homme; la vieillesse doit peser mille ans, par cette chaleur ».
Il
continuait :
Vous captez le monde pour vous en nourrir. Et plus tard, plus tard...
(Il
baissa la voix) Vous ferez de même avec les gens. N'est-ce pas un
fabuleux
programme ?
~ En effet, accorda-t-elle, ne doutant plus d'avoir rencontré le
sénile
du village. « Probablement quelque blessure de guerre ou d'amour
»
songea-t-elle.
- Comptez sur ma présence. Votre jeu doit être
passionnant.
Puisque je vais vivre ici, autant faire connaissance avec tout le
monde.
A demain, donc.
Elle fit mine de s'éloigner. Il la retint.
- Vous ne rencontrerez personne à cette heure. On mange et on
dort,
au village. Me permettez-vous de vous accompagner ?
Galamment, il lui tendit le bras qu'elle accepta avec un rire de gorge.
«
Ce vieillard est bien sympathique. Il profère des idées
saugrenues,
mais n'en est-il pas toujours ainsi quand on rencontre quelqu'un ? Une
foule
de détails doivent être ingurgités : ce qu'il aime,
ce
qu'il ressent, comment il réagit. Ce n'est qu'une fois ces
détails
assimilés qu'ils disparaissent pour laisser voir l'essentiel. Et
puis,
l'atmosphère me plaît. J'espère vivre ici des
aventures
palpitantes ». Elle savait que sa robe ne mettait pas son corps
en
valeur, mais qu'au moins elle serait remarquée. « Exister
par
mes seins et mes jambes. Choisir en reine le mâle du jour,
après m'être diverti de sa danse d'amour. Blottie contre
lui, m'enivrer de
son odeur. La frénésie apaisée, je peux confier
mon
âme. Mais si nul homme ne remarque comme mes cuisses sont bonnes,
il
n'abaissera pas le niveau de mon océan intérieur. A qui
donc
confier mes petites particularités ? » Des ondes de
chaleur
soulevèrent sa poitrine et creusèrent son ventre.
Elle se refréna bien vite. Sa chair insatisfaite l'effrayait, de
plus en plus. Le jour, elle se contentait d'être une gentille
institutrice,
aimant la vie tumultueuse des enfants. Mais le soir lui venaient
d'étranges
bouffées. L'air du temps était bien moite, les joues
rougissaient
seules, le plexus solaire était pris de vertige, le serpent
d'énergie
au bas du dos s'éveillait sans prévenir. « Il est
bien
compliqué d'être femme, songeait-elle en penchant le cou.
Être
un objet n'est que le préambule des relations humaines. Mais
derrière
? » Derrière, il y avait quelqu'un en elle. Enfant, elle
l'avait
souvent constaté. Lorsqu'un problème de conscience la
taraudait,
un dialogue s'instaurait dans sa tête, entre la voix ennuyeuse de
la
raison, et le jappement sec du désir. Laetitia se demandait si
chacun
était blessé par la certitude d'être imparfait.
Elle
allait trouver la réponse, quand une sauterelle, passant devant
son
nez, dissipa ses réflexions. Un fugitif parfum de lavande
flottait
sur la garrigue semée de touffes de thym.
- Que c'est bon... Je suis heureuse d'avoir été
mutée
ici.
Quelques minutes plus tard, après avoir traversé des rues
vides,
ils arrivèrent sur le port. Y régnaient les habituelles
odeurs
de poisson, de bouillabaisse, d'ail et d'olives que le vent poussait
vers
la mer. Les pêcheurs étaient rentrés chez eux.
Lorsqu'il constata que Laetitia habitait la même maison que lui,
Zacchary
joua la surprise. Celle-ci était la plus belle du village,
hacienda
poussée en hauteur, immeuble carré cernant un jardin
intérieur
planté de quatre palmiers et d'un olivier. Il allait la quitter
en
lui rappelant qu'il restait à sa disposition, quand des cris
perçants
les firent sursauter.
- Au secours ! Au secours
- J'en ai assez, j'en ai assez, gronda Zacchary, qui avait compris de
quoi
il retournait.
Néanmoins, il fit le tour de la maison et pénétra
dans
la cour, suivi de l'institutrice. Levant les yeux, ils
aperçurent
Goujon, le visage rouge, les yeux exorbités, qui s'agitait
à
six mètres du sol, suspendu à la gouttière.
- Que se passe-t-il encore ? hurla le vieil homme au comble de
l'énervement.
On ne peut vous laisser seul un quart d'heure sans que vous
éprouviez
le besoin de détruire notre Vie Paisible. Je vous l'assure, vous
n'aurez
pas ma voix aux prochaines élections. Au besoin, je ferai
campagne contre vous.
Il s'égosillait, trépignait ; Goujon, avec sa manie de se
prendre
pour un inventeur, l'excédait. Passe encore qu'il eût bu
trente
années de sa vie au service des buveurs de bière. Passe
encore
qu'il jardinât avec l'obstination d'un timide. Mais que ses
inventions
devinssent de plus en plus saugrenues, voilà qui
dépassait
les bornes * ,
Le maire bredouilla une plaidoirie d'onomatopées qui ne
convainquit
guère. Il manqua glisser, se rattrapa de justesse.
Zacchary, courtement honteux de s'être emporté, le rabroua
:
- Vous pourriez vous tenir devant une dame qui ne vous a pas
été
présentée.
Il faut l'aider, dit Laetitia, s'attendant à voir tomber le gros
monsieur
d'un instant à l'autre.
- Pensez-vous. Bien fait pour lui. Et qu'il ne s'avise pas de
recommencer,
sinon je l'exclus du Jeu.
Et, tournant les talons, il alla cuver le fond de sa colère chez
lui.
Restée seule, la jeune femme fut désemparée.
Pourquoi
les glapissements de Goujon n'avaient-ils attiré personne ? Au
troisième étage, un rideau se souleva. Friedrich colla
son nez sur le carreau - elle vit avec une folle netteté battre
les paupières - puis
se retira. « Qu'ont-ils donc, tous ? »
- Échelle ! supplia le maire.
Laetitia regarda autour d'elle, haïssant le vieillard qui l'avait
si
lâchement abandonnée.
- A droite, couina-t-il, indiquant du pied un tas d'objets qu'il
entreposait
là. Elle s'en approcha, ne trouva rien. « Où a-t-il
mis sa saleté d'échelle ? »
- Regardez le ciel, dit-elle, j'arrive. Surtout ne baissez pas les yeux.
Goujon se retenait de rire. Vraiment Zacchary avait trouvé une
perle,
ravissante de naïveté.
- Mais non, dit-il, la voyant saisir un couvercle de lessiveuse. Ceci
me
sert à étudier les différents sons des gouttes de
pluie.
Savez-vous que chaque goutte possède une individualité
propre,
différente par sa taille et sa vitesse ? Mais je n'ai pu encore
déterminer
si la goutte qui fait déborder le vase est d'une espèce
plus
solide. Prenez donc ce sac rouge. Apportez-le.
Sa position était plus confortable qu'il n'y paraissait.
Cependant
un reste de pudeur l'empêchait de se jouer de la jeune femme trop
longtemps.
- Appuyez sur le bouton.
Elle finit par dénicher une tache noire qu'elle pressa. La
détente
la fit sursauter : avec un sifflement aigu le sac se gonfla,
jusqu'à
prendre la forme d'une grande échelle de plastique mou. Laetitia
l'appuya
contre la gouttière.
Goujon commença à descendre, s'effondra sur son tas
d'objets
hétéroclites. Avant que Laetitia eût crié,
il
s'était relevé et se massait en grommelant.
- J'aurais dû me douter que cette échelle ne supporterait
pas
mon poids. Vous n'auriez pas pu me le dire ? Vous êtes
institutrice,
non ? Et on s'étonne que l'école fabrique des
analphabètes...
Furieuse, elle planta là le jardinier amateur. Il attendit
qu'elle
fût sortie de la cour pour se lancer à sa poursuite.
- Écoutez-moi, mademoiselle. Il fallait que je vous parle ainsi.
Il semblait sincère. « Jamais condamner sans appel »
- Il fallait qu'il croit... donner le change... suis un brave homme...
Vous
aurez besoin d'un allié... Je travaillerai dans l'ombre pour
vous...
- Que faisiez-vous, là-haut ? demanda-t-elle se sentant gagner
par
l'indulgence.
Goujon lui montra fièrement un gros appareil suspendu à
l'antenne
de télévision.
- J'installais une poche solaire. Les rayons du soleil sont
captés
et restitués sous forme de chauffage. J'en suis au stade des
recherches.
Cette fois, l'opinion de Laetitia était faite : elle se trouvait
dans
un village de fous. Qu'avait-elle raté pour mériter une
telle
mutation ? Elle se remémora le visage patelin du fonctionnaire
du
rectorat, lui décrivant le village ou un poste était
vacant
: « Le soleil y brille toute l'année. La vie, très
calme, se partage entre la pêche, les parties de boule et les
discussions
sur les derniers exploits de l'équipe de rugby. J'ai rarement
rencontré
des gens aussi cultivés. Les jours de marché, il n'est
pas
rare de voir des ménagères robe fleurie comparer les
mérites
du merlan, du lieu et du colin en citant Socrate. Même les
enfants
semblent venir d'une autre planète : rieurs, studieux,
respectueux
des aînés... »
Il l'avait bien bernée. Dommage. L'endroit était
plaisant.
Elle n'y resterait pas. « Je comprends pourquoi le poste
était
vacant. Mes prédécesseurs doivent finir leurs jours
à
l'asile ».
- Merci encore, dit Goujon. Imaginez les applications de
l'échelle
gonflable. Je pourrais fabriquer des échelles gonflables de
trois
cents mètres de haut pour s'échapper des tours en feu. A
terme,
cela peut remplacer les parachutes. Pourquoi sauter dans le vide quand
on
peut tranquillement descendre à pied d'un avion ?
« Il est peut-être dangereux. Et si c'était un
maniaque
? »
Une odeur de brûlé lui titilla les narines. Goujon
escalada
quatre à quatre l'escalier. Laetitia le suivit, sans trop savoir
pourquoi. Dans la cuisine, le contenu d'une poêle était
carbonisé.
- De quoi s'agissait-il ?
- Je l'ignore. J'ai ouvert une boîte de conserve envoyée
par
un ami. Un aliment qu'il a inventé et que je devais
goûter.
C'est une catastrophe.
« Sans doute pas, se dit la jeune femme. Si son ami lui
ressemble...
»
- Vous poussez l'amitié très loin.
- Lui essaie bien mes échelles. Bon, au travail, vous allez
m'aider.
Elle redoutait de le voir sortir d'autres boîtes
expérimentales,
mais il ne prépara que des mets comestibles, tels que salades,
œufs,
pain. L'huile d'olive et les aromates gardaient une couleur naturelle.
Malgré l'inqualifiable fouillis qui régnait dans
l'appartement,
tout était d'une propreté rigoureuse. Le grand soleil de
l'après-midi
éclairait des piles de vieux journaux, des ustensiles
variés
dont Laetitia essaya d'imaginer l'usage. Dans une immense
volière
pépiaient u~e foule d'oiseaux multicolores. Un chat dormait dans
un
coin.
Vous vivez seul ? « Cela te regarde ? »
- Oui. Jaimerais bien avoir un gosse.
Divorcé ? « Pourquoi est-ce que je lui pose ce genre de
questions
? Je suis indiscrète ».
- Non, je n'ai jamais été marié. Je pensais avoir
le
temps, plus tard. Mais plus tard n'est jamais arrivé, ou bien je
l'ai
loupé. Je vieillirai seul, cela fait mal d'y penser. On n'est
jamais
vraiment seul. Enfin, mon enfant est gentil, bien que je ne l'aie pas
vu
depuis toujours. S'il savait, Zacchary en mourrait de jalousie.
« Que dit-il, mon Dieu, que dit-il ? A-t-il un gosse oui ou non,
et
quel rapport avec Zacchary ? »
- L'un et l'autre ont le même esprit, continua Goujon. Malins
comme
des singes prestidigitateurs, têtus comme des ânes en bois.
Pour
un peu, on croirait à leurs tours.
Il baissa la voix et conclut, presque inaudible.
- Zacchary est presque gâteux... A force de faire bouillir des
idées
bizarres dans sa cervelle, celle-ci a rétréci.
Brusquement, il lui confia les oignons à éplucher pendant
qu'il
allumait une énorme cuisinière chromée.
- Elle fonctionne au vent... Un cadeau... J'ai installé une
éolienne
sur le toit. Mes repas cuisent gratuitement. Bien sûr, c'est un
peu
long.
- Et quand il n'y a pas de vent ?
- Manger froid de temps à autre n'a jamais fait de mal à
personne.
- Mais, dit-elle en pleurant à cause des oignons, qu'est-ce qui
vous
pousse à vouloir inventer ces objets ? Et toutes ces montres ?
Eh bien... J'ai aimé mon travail. Toute ma vie, j'étais
l'employé
modèle, le moule en quelque sorte... Heureux chaque matin du
bonheur
des fenêtres : je savais que le monde déambulait
au-delà
de mes lunettes. Les yeux fermés, je pourrais reconnaître
les
mille bières qui existent dans le monde. Mais j'aurais
aimé
être utile... « Trop tard ! trop tard ! » me
répètent
mes montres, ironiques. Trop tard est mon ami.
Quelques minutes plus tard, ils s'installaient devant des assiettes
copieusement
remplies d'omelette aux herbes à peine cuite. Laetitia
s'apprêtait
à manger, quand Goujon sursauta :
- Je viens d'avoir une idée ! Mes roses ne poussent que pour un
jour
car elles manquent de principe féminin. Voudriez-vous leur
parler,
demain ?
Sans écouter sa réponse, il avala goulÛment son
repas,
puis se leva, et lui serra la main. Ensuite il s'étendit sur le
canapé
et s'endormit en ronflant.
Décontenancée, Laetitia abandonna son assiette et sortit
de
l'appartement. Sur le palier, elle buta contre Friedrich qui la
dévisageait
sans vergogne.
- Déjà en train de courir les pantalons, La Cuisse ?
- Imbécile ! Monsieur Goujon pourrait être mon
père.
- Il l'est peut-être.
Avec son air d'ange confiné au paradis, sa bouche mutine, il
était
attirant. Il avait revêtu un ensemble de plâtrier en soie
blanche
qui faisait ressortir son hâle.
- Vous courez après l'homme comme la nuit court après le
jour,
continua-t-il. Et quand les gosses sont énervés, vous les
calmez
en soulevant vos jupes.
- Décidément, l'injure est le mode de communication des
habitants
de ce village.
- N'auriez-vous pas un jeune frère vous ressemblant ?
- Ah, parce que vous êtes... vous êtes...
Dégoûtant
!
- On le dit. Pour une femme, vous avez de bien jolies jambes.
Voulez-vous
que je vous engage comme bonniche ? Le soir, vous me borderiez. Parfois
je
vous surprendrais dans la salle de bains.
- Profitez-en, vous n'aurez guère l'occasion d'exercer vos
sarcasmes.
Je ne resterai pas plus de quelques jours parmi vous.
- Cela m'étonnerait... Bon, excusez-moi, la nuit approche. J'ai
la
manie de méditer sur les événements de la
journée.
J'essaie de comprendre pourquoi la suite de gestes que j'effectue
constitue
une vie.
Il passa devant elle, et monta au troisième. Juste en face de
chez
elle. « Ça promet ». Dépitée et
frustrée
Laetitia se réfugia dans son appartement. Celui-ci lui plaisait
à
moitié. Il manquait d'âme. Meubles et objets
étaient
disposés au hasard. Elle avait hâte de personnaliser cet
ensemble
disparate : une table basse qui eût pu être jolie,
près
de la fenêtre ; un canapé de cuir blanc
relégué
près de la porte d'entrée, un vaisselier rustique qu'elle
se
proposait de revernir.
Elle changerait les rideaux, aussi. « Ma vieille, si tu te mets
à
réfléchir à la manière d'améliorer
ton
nid, c'est que tu t'installes ! » De nouveau, elle se demanda
pourquoi
on avait tenu à ce qu'elle vînt ici. Climat idyllique,
village
agréable, paysage charmant et la plage à deux pas. Mais
cette
atmosphère bizarre, ludique et grave à la fois...
Zacchary,
peut-être ? « C'est le plus redoutable de ceux que j'ai
rencontrés
aujourd'hui. Si je pars, ils auront gagné. Je ne sais pas
à
quoi ils jouent, mais j'ai bien l'intention de dérégler
leurs
habitudes ».
Elle s'apprêtait à brancher sa télévision,
un
vieux coucou ne captant que deux chaînes, quand un grattement sur
la
porte attira son attention. Elle s'empara d'un pistolet d'alarme.
- Qui est-ce ?
- C'est moi.
Rassurée, elle ouvrit. Zacchary jeta un regard amusé
à
l'arme.
- Ici, nous ne dormons pas encore la tête sur un fusil. Des ondes
de
haine nous traversent, il faut les examiner, les transformer en
énergie
positive... Votre nouvelle installation vous plaît ?
- J'arrangerai ce désordre. J'ai été très
choquée
par votre comportement quand monsieur Goujon risquait sa vie. Je tenais
à
vous le dire.
- Bientôt, vous ferez comme moi, dit-il, indulgent. Si on le
laisse
agir, il fera sauter l'immeuble sous prétexte d'inventer une
pile
solaire ou lunaire. Passe encore sa passion du jardinage, du bricolage,
de l'horlogerie - domaine où il excelle - mais cet
acharné du
concours Lépine entend nous embringuer dans ses exploits.
J'espère
qu'il ne vous a pas régalée de ses conserves ?
- Cela avait brûlé.
- Veinarde. Figurez-vous qu'il a prétendu un jour me faire
ingurgiter
une soupe de coquilles d'escargots broyées dans un
mélange de
soja et d'herbe, du gazon, m'entendez-vous ? « Le goût en
est
relevé par une sauce d'échalotes et d'épices de ma
composition
», répétait-il pour m'allécher.
- Je trouve très bien que des citoyens se préoccupent de
l'avenir...
- Bien, coupa-t-il. Alliez-vous vous coucher ? Personne ne
s'intéresse
à moi, la directrice de l'école est absente pour trois
jours.Venez,
nous sortons.
- Où ? Je ne suis pas prête ! Attendez au moins que je me
recoiffe.
Sans écouter ses jérémiades, il l'entraîna
dans
les escaliers. Dehors, le soir tombant les enveloppa de
fraîcheur.
Laetitia frissonna et se serra contre le vieillard. La silhouette de
l'olivier
se découpait contre les carrés lumineux des
fenêtres.
D'au-delà de l'immeuble leur parvenaient les bruits assourdis de
la vie des autres. La jeune femme se laissa prendre au charme des
parfums et des sons habitant la nuit méridionale.
Zacchary soupira. Jadis, jeune, il appréhendait moins bien la
fuite
du temps, cet éblouissernent de secondes, éboulement doux
à
l'oreille. « Le temps est tendre » disait-il pour exprimer
son
désir d'y laisser l'empreinte de ses dents et son
incapacité
à l'enfouir tout entier en lui. Oui, il avait vécu comme
vivent
les jeunes, dans l'immortalité. Aujourd'hui, ayant la chance
d'être
flétri par la perte des êtres chers, libéré
des impératifs de la passion, il se sentait prêt à
affronter
l'évidence : la vie au fur et à mesure qu'on se dissout,
retrouve
la fragrance de l'éternité.
« L'oiseau de la vie et de la mort palpite encore en moi ».
Rien, dans l'âge tendre, ne l'avait pousse a s'interroger,
à
tamiser sa mémoire pour en extraire cette quintessence : un nom
sur
une pierre tombale. Tandis que le grand-âge, l'atteignant dans ce
coin d'Europe refleurissante, lui concoctait une philosophie. La
question naissait de la solitude. Son histoire était des plus
simples. Il s'agissait d'un brave homme, un de ceux qui sont la proie
des Attilas, un de ces fantassins qui ignorent l'Histoire et pour qui
les grandes épopées riment avec deuil et
invalidité.
Trop pauvre pour s'enrichir,
trop
intelligent pour vivre des autres, il avait choisi l'armée qui
seule,
pouvait lui apporter la paix. La guerre avait éclaté.
Envoyé
au front, il s'était laissé cueillir par une fleur
défraîchie,
une ronde et grasse femelle, mascotte du régiment. Le front haut
de
Zacchary, son allure séduisante, l'avait convaincue qu'il
était d'origine noble - quelque fils de famille obligé de
s'engager pour
couvrir une dette d'honneur - et qu'il retrouverait la fortune à
la
fin des hostilités. Et s'il mourait, elle serait veuve ; quoi de
plus
charmant qu'une veuve ? Il l'aima beaucoup en dépit d'une
infidélité
fanatique.
D’abord, les années avaient défilé dans le calme.
La
guerre terminée, il n'avait plus voulu y penser. Pourtant cela
avait
été le début de cette fracture de l'âme qui
le
hantait. Allongé sur un lit, dans une chambre blanche, il
s'était
souvent éveillé avec l'impression d'être à
l'hospice.
Quels monstres avaient surgi en lui ? Il prohibait les souvenirs. En
vain
: les blessures s'ouvraient indéfiniment.
Les fréquentes disputes avec sa femme, qui lui reprochait son
manque
d'empressement (« Tu es câlin, ça oui, mais
ça
ne suffit pas à une femme ») l'avaient à peine
ridé.
Il l'adorait, certes, mais plus encore ce qui bouge et coule de la vie,
ce
qui embaume, geint, rit, chante. Par instants, un désir
frénétique
le traversait, d'embrasser la première venue, quand il
réalisait
sa désagrégation. C'est de cette
désagrégation qu'il cherchait la clé, comme si le
fait de comprendre pourquoi il s'éboulait l'eût introduit
dans un univers d'acuité intellectuelle.
Il avait pourtant toujours été conscient, de façon
confuse,
d'une destinée singulière. A quatre-vingt-dix ans, il
était
encore en vie. Début de preuve. Bien sûr, ses
épaules
portaient moins bien le monde ; la vitesse de ses gestes ralentissait
jusqu'à
atteindre une quasi-immobilité. Libre, partageant le
bien-être
des pierres, il se savait lié aux autres, dans une fresque
intérieure
aux couleurs éteintes.
« Tu es moi », disaient les yeux des gens. « Je suis
toi
», répondait le vent dans les feuillages.
Bernard Raquin
romans
littérature humour groupe rire club spiritualité PNL
analyse transactionnelle auto-hypnose pratique ericksonnienne styles de
personnalité développer améliorer l'humour et le
rire, cure naturelle de
détox totale pour désintoxiquer l'organisme...
Les romans de Bernard Raquin
bientôt de nouveau disponibles !
Inscrivez-vous à la
newsletter (formulaire ci-dessous)
pour être
informé-e en priorité !
Vidéos
gratuites, mini-cours de psychologie pratique gratuits,
ebooks, documents inédits, surprises.... Inscrivez-vous tout de
suite, vous vous en réjouirez !
|
Qui d'autre
veut recevoir gratuitement
le dernier livre de
Bernard Raquin
et des super
techniques
de relaxation ?
Indiquez
juste votre prénom
|
Romans de
Bernard Raquin
Spiritualité
de Bernard Raquin
Psychologie
pratique de Bernard Raquin
Total
Détox,
toutes les techniques de détoxication
pour désintoxiquer le foie, les intestins, le côlon
et les autres organes et retrouver sa santé idéale...
Vous pouvez commander les livres de
Bernard Raquin sur
www.amazon.fr
|
_____________________
© 2010 Bernard Raquin : Aucune partie de ce site ne peut
être
reproduite par quelque moyen que ce soit sans autorisation
écrite,
sauf les citations et les raquineries.
______________________________
|
Rire Humour, Littérature,
Psychologie
pratique, Spiritualité pratique et profane, nouveaux champs de
conscience,
démanipulation, harmonisation des relations, PNL, AT,
auto-hypnose,
detox détoxication....
|